« Voyage en Misarchie » : il est encore permis de rêver

En ces temps de désenchantement et de résignation devant la soi-disant fatalité néo-libérale, inégalitaire et porteuse d’austérité, le livre d’Emmanuel Dockès, « Voyage en Misarchie », montre que la capacité à imaginer une autre société n’est pas perdue pour tout le monde.

« Voyage en Misarchie. Essai pour tout reconstruire », Emmanuel Dockès, Éditions du Détour, mars 2017.

Sur un ton badin, l’auteur nous transporte dans un pays inconnu, l’Arcanie, où son héros atterrit suite à un accident d’avion. Ce personnage aura beaucoup de mal à s’adapter à cette contrée dont les coutumes diffèrent fortement des nôtres. Sur cette trame amusante nous allons à la découverte d’un autre monde, et de surprise en surprise.

Les premières mésaventures du héros ont trait au thème de la sexualité. Histoire de nous faire comprendre que la tolérance et le respect de la liberté individuelle sont le principal tabou de la société arcanienne. On peut discuter de tout, sauf de ces principes.

On comprend vite que le système économique de l’Arcanie a banni la propriété capitaliste et a instauré l’accès de tous aux biens fondamentaux.

Bien sûr, l’État a disparu (Misarchie = horreur du pouvoir). Il est remplacé par divers niveaux de pouvoir, aux mains des citoyens. Les principaux sont les « districts solidaires », qui gèrent les biens fondamentaux comme la santé et l’éducation, et les districts simples, entités territoriales qui peuvent gérer l’eau potable d’un bassin versant, un immeuble, voire un ascenseur. Ce sont les citoyens qui décident de créer un district, en fonction de leurs besoins et de la réalité locale.

Le tout est, on l’a compris, fortement décentralisé et autogéré. Et en constante évolution.

Ces structures sont gérées par les citoyens, soit en assemblée de tous les usagers lorsque la structure reste modeste, soit, pour les structures plus importantes par des assemblées en partie élues, en partie tirées au sort.

La santé, l’éducation, les communications (internet…), la sécurité sont gratuits. Certains services publics (comme le transport) sont payants mais fortement subventionnés. Il y a bien sûr des impôts pour financer tout cela.

La suppression de la propriété sur les biens immeubles interdit toute forme de domination : impossible d’exploiter des salariés en possédant une grande entreprise, impossible d’exploiter un locataire en lui louant un appartement ou une terre. La petite entreprise individuelle reste possible, l’esprit d’entreprise est donc sauvegardé, mais avec des garde-fous, le pouvoir revenant progressivement à l’ensemble des salariés. Il y a aussi des sortes de coopératives, où l’autogestion est totale (contrairement à nos coopératives agricoles, devenues de grands groupes capitalistes).

Tout comme la propriété, le travail est partagé, le temps de travail de base étant de 16 heures hebdomadaires, avec une large place laissée aux loisirs.

Chacun a bien sûr accès au logement mais celui-ci n’est pas transmissible aux enfants. L’héritage reste possible pour de petites sommes ou des biens d’une valeur limitée.

La monnaie est entièrement informatisée, avec une transparence totale permise par un contrôle strict par des représentants des citoyens. Pas possible de spéculer, de blanchir l’argent sale ou de s’évader dans les paradis fiscaux.

La société arcanienne reste ouverte : les immigrants sont accueillis avec générosité, on leur donne les moyens de subsister dignement et de s’intégrer rapidement, avec les mêmes droits que les Arcaniens de longue date.

L’auteur n’impose pas ce modèle sans débat. Il compare, à travers les avis des différents personnages, la société arcanienne à la nôtre (ce qui au passage souligne les inégalités criantes de cette dernière) et soupèse les arguments pour ou contre par exemple sur la liberté d’entreprendre, le revenu universel, la prise en charge de la délinquance, le contrôle citoyen…

L’auteur nous rassure : tout cela fonctionne… mais il a fallu des siècles d’évolution aux Arcaniens pour parvenir à ce système, qu’ils jugent d’ailleurs bien imparfait.

Alors, au travail !

Ph.C.

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Emmanuel Dockès, professeur de droit à l’Université Paris-Ouest Nanterre, a coordonné « Proposition de Code du travail », qui réduit des trois quarts le volume du Code du travail tout en assurant un niveau de protection supérieur pour les salariés.

En savoir plus : Editions du Détour.

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La révolution bolivarienne au Venezuela: leurre ou vraie révolution ?

La « révolution bolivarienne », impulsée au Venezuela à partir de 1999 par Hugo Chavez et son entourage, vit vraisemblablement ses derniers moments. Difficile de dire ce qu’il en restera, mais on peut s’interroger sur ce qu’elle a été : s’agit-il d’une vraie révolution ?

Pour tenter de répondre à cette question, je vous propose deux articles et une synthèse de deux livres. Des approches différentes, mais qui se complètent et pourront s’ajouter aux informations que vous avez déjà ou que vous trouverez par ailleurs.

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« Dérive autoritaire mafieuse »

Un article récent (1er/8/2017) sur le blog de Saintupery (Club de Mediapart), intitulé « Le chavisme dissident dénonce la « Néodictature » et appelle à la résistance« , aborde le contexte actuel de la situation au Venezuela, qu’il qualifie de « dérive autoritaire mafieuse de Nicolas Maduro et du mouvement bolivarien ».

Lire cet article.

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« Une non-révolution »

Aussi radicale est l’analyse de Félix Rodrigo Mora publiée le 13/07/2017 sur son blog « Esfuerzo y Servicio Desinteresados ». Pour cet auteur espagnol, la révolution bolivarienne n’a rien d’une révolution, parce qu’elle vient d’en haut mais aussi parce qu’elle reproduit simplement, dit-il, les mécanismes du système capitaliste.

Lire cette analyse : FRM Venezuela Dar explicaciones

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Chavez entre deux feux : les révolutionnaires et les chavistes conservateurs

Dans deux de ses livres, l’auteur américain George Ciccariello Maher met l’accent sur le point de vue des gens d’en bas et des révolutionnaires vénézuéliens qui, selon lui, ont donné l’impulsion au mouvement dirigé par Hugo Chávez, l’amenant régulièrement à se radicaliser.

Les chavistes de base : « Chavez, c’est nous qui l’avons créé »

Le premier de ces livres, c’est « La révolution au Venezuela. Une histoire populaire », traduit en français en 2016 (Ed. La Fabrique) mais publié originellement en anglais en 2013. Le titre anglais, « We created Chavez » (nous avons créé Chavez), est très signifiant.

George Ciccariello Maher montre qu’en effet l’élection d’Hugo Chavez en 1998, qui fait suite à ses deux coups d’États manqués de 1992, n’est que la continuation d’un long mouvement de révolte populaire des Vénézuéliens. L‘un des premiers jalons de cette histoire de révoltes est l’opposition, à partir de 1958, au régime de démocratie formelle dirigé par Rómulo Betancourt après la chute de la dictature de Marcos Pérez Jiménez. C’est à cette époque que démarrent des mouvements de guérilla.

Suite à l’échec de la guérilla, que G. Ciccariello Maher attribue à un « avant-gardisme » sans lien avec les masses, les leaders révolutionnaires se rapprocheront de celles-ci, notamment, dans les années 60 et 70, par la création de petits partis et de « fronts de masse » semi-légaux (ouvriers, étudiants) liés aux mouvements clandestins.

On note aussi, à cette époque, la résurgence du bolivarisme, comme réappropriation d’une tradition révolutionnaire nationale incarnant les luttes anti-impérialistes et non dénuée de fétichisme par rapport au personnage de Simon Bolívar.

En 1989 survient le « Caracazo », nom donné à une semaine d’émeutes contre les réformes néo-libérales de Carlos Andrés Pérez. Ces émeutes furent très durement réprimées (plusieurs centaines voire milliers de morts). Mais cela n’empêcha pas la poursuite de la résistance des Vénézuéliens, en particulier les habitants des quartiers pauvres de Caracas (les « barrios ») : on voit, dans ces barrios, émerger des organisations autonomes, assemblées autogérées et groupes d’auto-défense armée, contre le marché de la drogue et pour un travail d’éducation populaire (organisation d’activités sportives, culturelles et de loisirs).

Ces groupes de résistance armée se sont maintenus sous le chavisme (« los colectivos »), de même que les assemblées autogérées. Pour G. Ciccariello Maher, « la pression populaire a fait avancer le processus bolivarien ». Elle l’a aussi défendu, en particulier lors du coup d’État manqué contre Chavez en 2002. Chez ces gens d’en-bas, dit l’auteur, il y avait une relative confiance dans Chavez, mais pas dans son entourage bureaucratique, voire corrompu, qui le freine ; pour certains, « il y a Chavez et le processus révolutionnaire, qui permet si besoin d’aller plus loin que Chavez ». De même, les luttes des femmes, des étudiants, des Afro-vénézuéliens, des indigènes et des paysans « ont poussé Chavez vers la gauche ».

Dans sa conclusion, G. Ciccariello Maher, faisant référence à Lénine, estime que « la révolution nécessite une accumulation de pouvoirs » populaires, née de la convergence des luttes « avant de déconstruire l’État » pour le remplacer par un demi-état prolétarien (bourgeois et ouvrier à la fois) destiné à s’éteindre. « Les deux piliers de la bourgeoisie, la bureaucratie et l’armée, doivent être remplacés par des structures contrôlées par le peuple ». Au Venezuela, les milices d’auto-défense nées de la guérilla et les assemblées de quartier autogérées peuvent se situer dans cette logique. Le pouvoir chaviste a appuyé les unes et les autres : la loi organique des forces armées, en 2009, prévoit la mise en place de milices populaires, destinées à remplacer l’armée de métier ; en 2010, les communes sont officialisées.

Si l’extrême gauche pense trouver un allié en Chavez, celui-ci reste bridé par la bureaucratie de l’État central et des exécutifs locaux, qui pratiquent l’inertie pour protéger leurs privilèges. « L’appareil d’État vénézuélien concentre un mélange détonnant de guérilleros et d’opportunistes, de décentralisateurs authentiques et de nouvelles élites vêtues de rouge et assoiffées de pouvoir… »

La disparition de Chavez, en mars 2013, porte un coup d’arrêt « à son rôle d’unification du processus bolivarien ». Au moment où est écrit le livre, « il reste la constitution (de 1999) et l’idée révolutionnaire qui la sous-tend », il reste aussi, même après sa mort, la fonction unificatrice de Chavez, « à moins qu’il soit transformé en souvenir historique ».

La commune en construction : chantier compromis

Le deuxième livre, en anglais, « Building the commune. Radical democracy in Venezuela » (La commune en construction. La démocratie radicale au Venezuela), Éditions Verso, 2016) met l’accent sur les conseils communaux et les communes, mis en avant par Hugo Chavez peu avant sa mort, dans son discours dit « El golpe de timón » (le coup de gouvernail, 20/10/2012), où il parle « d’État communal », traçant en quelque sorte la voie.

Mais ces conseils communaux et ces communes viennent de loin. Ils sont la suite des assemblées de quartier autogérées, mises en place par l’initiative populaire. Les lois chavistes sur les communes (2006 et 2010) ont été peu appliquées, du fait de la résistance bureaucratique, mais on a compté jusqu’à 45 000 conseils communaux et 1 500 communes, la pression populaire les faisant avancer malgré tout.

Ces lieux de démocratie directe réunissant les habitants recouvrent des formes très diverses. Certains produisent, des biens alimentaires, des vêtements, des logements, organisent la distribution de ces biens… Ils créent des stations de radio. Ils font en sorte de répondre aux besoins de la population, se soucient de durabilité.

Aux antipodes de la vision de George Ciccariello Maher, on trouve celle de Margarita López Maya, écrivaine vénézuélienne, pour qui les conseils communaux, sous un couvert de démocratie directe, sont une façon pour le chavisme de centraliser le pouvoir entre les mains du président. Les moyens financiers des conseils communaux viennent d’en haut. M. López Maya ignore la dynamique autonome de ces instances, que G. Ciccariello Maher met en avant. Sur ce point, le débat reste ouvert.

Avec la mort de Chavez, la situation change. Selon G. Ciccariello Maher, si « Chavez marchait sur le fil entre les bases populaires et l’État », depuis, le mécanisme dialectique a du mal à fonctionner ; Nicolás Maduro, en prise avec les difficultés économiques et avec l’opposition, accuse souvent l’extrême gauche d’irresponsabilité. « Il ne voit pas que ce ne sont pas les Jacobins » (l’exécutif autoritaire) « qui sauveront la révolution bolivarienne mais les sans-culottes » (le peuple).

« Le choix (pour l’avenir) est entre la commune et le néant », dit G. Ciccariello Maher. Sans illusion vis-à-vis de l’opposition « qui fait tout pour rétablir le système réactionnaire favorable à l’oligarchie », il reste lucide quant aux causes de l’échec de la révolution bolivarienne : crise économique liée à la dépendance quasi-totale au pétrole et incapacité à développer d’autres secteurs (notamment l’agriculture), système rigide de contrôle monétaire ayant entraîné le marché noir et la spéculation, corruption économique privée et étatique, désorganisation des services publics…

Conscient de cette réalité, le peuple vénézuélien s’est exprimé lors des échéances électorales, d’abord en s’abstenant fortement puis en votant majoritairement pour l’opposition. Le pouvoir, lui, pratique la fuite en avant et, face aux revers électoraux, tente de tordre la démocratie en manipulant les institutions. La réponse de l’opposition, privée de possibilité d’agir à l’Assemblée Nationale, est dans la rue. Jusqu’où ira la violence, dans laquelle tant la droite que le régime ont leurs responsabilités, et à qui profitera-t-elle ? Pour l’instant, la sortie de crise n’est pas en vue.

Ph.C.

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En savoir plus :

George Ciccariello Maher.

Voir sur le site chaviste Aporrea les articles de Roland Denis et Nicmer Evans.

Félix Rodrigo Mora.


« La Vie Secrète des Arbres » : leur langage, leurs interactions, leurs stratégies…

L’auteur, forestier dans le massif allemand de l’Eifel, nous explique comment les arbres s’adaptent à leur milieu, échangent des informations et font preuve de solidarité. Un récit passionnant.

« La Vie Secrète des Arbres. Ce qu’ils ressentent, comment ils communiquent », de Peter Wohlleben, Éditions Arènes, 2017.

A travers son métier de forestier, Peter Wohlleben observe depuis vingt ans les arbres de sa région. Dans ce livre paru début 2017 il décrit l’intelligence des végétaux et leur adaptation à leur environnement. Dans les conditions de la forêt primaire (par opposition à la forêt cultivée, très artificialisée), explique-t-il, les arbres d’une même espèce adoptent une stratégie commune de survie ; la forêt qu’ils constituent est un écosystème où les conditions forestières (ombrage, abri du vent et du froid, humidité, sol…) sont optimales.

Mais la stratégie d’ensemble se double d’une sorte d’entraide entre les arbres : alors que les individus d’espèces différentes se disputent l’accès à la lumière et aux ressources du sol, les arbres d’une même espèce échangent des substances nutritives par leurs racines, avec l’aide des réseaux de champignons, compensant ainsi mutuellement leurs faiblesses et leurs forces pour venir en aide aux plus faibles.

Peter Wohlleben expose d’autres particularités des arbres. Ils ont un langage, par l’émission d’odeurs pour prévenir une attaque d’insectes, et peut-être aussi par l’émission d’ondes sonores. L’auteur se demande si les plantes ont un cerveau. En tout cas, elles sont capables de retenir des informations et de s’adapter en conséquence. Par exemple, les arbres apprennent à modérer leur consommation d’eau en prévision d’une possible sécheresse ; ou encore ils savent, à partir de l’évolution de la durée du jour et des températures, que le printemps est là, et ils déclenchent en temps utile le développement de leurs bourgeons.

Ce livre contient par ailleurs une foule d’informations détaillées sur la biologie des arbres : l’alimentation en eau, le rôle de l’écorce, la stratégie de l’épicéa pour résister au poids de la neige (les branches s’inclinent jusqu’à se superposer comme des tuiles et se soutiennent les unes les autres), l’interaction avec les animaux et la microfaune du sol…

On comprend comment les conditions de la forêt artificielle s’éloignent de celles de la forêt naturelle. Dans celle-ci, les arbres poussent très lentement, ce qui est un gage de longévité et de résistance (ils vivent en moyenne jusqu’à 400 ou 500 ans pour les hêtres) ; dans celle-là, la sylviculture favorise une croissance rapide, d’où des arbres plus fragiles (fragilité accentuée par le fait qu’ils ont tous le même âge). Pour cela elle pratique les éclaircies, qui favorisent les sujets les plus robustes mais fragilisent l’écosystème.

Est-il possible de retourner à la forêt primaire, demande Peter Wohlleben ? En Allemagne, les pouvoirs publics ont décidé de ne plus intervenir sur au moins 5 % de la surface forestière. Et on observe une évolution rapide avec notamment un dépérissement des épicéas et des pins, plantés dans des régions trop chaudes et trop sèches pour eux, qui sont vite ravagés par les insectes. Les feuillus prennent alors le dessus. Il faut, dit l’auteur, 200 ans à une forêt de feuillus et 500 ans à une forêt de conifères pour revenir à l’état naturel.

Il compare le statut des arbres avec l’évolution du statut de l’animal, auquel la loi reconnaît désormais une sensibilité. Et il appelle à respecter les arbres en tant qu’êtres vivants, à ne pas puiser plus que nécessaire dans cette ressource, et à les exploiter dans des conditions qui respectent leur fonctionnement et leurs besoins. C’est le principe de la futée jardinée, où les interventions sont douces, avec des coupes légères et fréquentes, et débardage au cheval… « La futée jardinée est à l’exploitation forestière ce que l’agriculture biologique est à la production de denrées alimentaires. Cette méthode de gestion durable de la forêt mêle étroitement les arbres de tailles et d’âges différents, si bien que les enfants arbres grandissent sous leur mère… »

Peter Wohlleben invite notre société à aller plus loin dans la connaissance des capacités cognitives, de la vie sensorielle et des besoins des arbres, histoire de mieux les connaître et mieux les respecter.

Ph.C.

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Lire aussi, sur ce blog, sur la hêtraie des Albères (Pyrénées-Orientales), « La Massane, une forêt témoin à l’état naturel« .

Et, sur l’importance de la forêt pour les communautés paysannes au Moyen-Âge, « Une révolution : désindustrialiser et désurbaniser pour (r)établir une société rurale et un environnement équilibrés« .


Les ouvrières viticoles : femmes et ouvrières, la double peine

Les femmes ont longtemps été utilisées comme journalières en viticulture pour leur faible coût et leur flexibilité. Mal payées (au « demi-salaire »), cantonnées dans les tâches soi-disant non qualifiées, employées plus occasionnellement que de manière permanente, elles n’ont jamais réellement accédé à un statut à part entière. Jean-Louis Escudier a étudié cette réalité de près sur la période des XIXe et XXe siècles.

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La plupart des historiens, lorsqu’ils évoquent la condition des femmes ouvrières, se polarisent sur l’industrie ou la domesticité, ignorant les ouvrières agricoles. De même, lorsqu’on parle des femmes en agriculture, on parle généralement des épouses d’exploitants, très rarement des ouvrières agricoles. L’ouvrage de Jean-Louis Escudier, « Les ouvrières viticoles. Travail, salaire et luttes sociales – XIXe-XXe siècles » (Éditions Le Temps des Cerises, 2016) rend justice, à travers une étude très fine, à celles qui ont tenu une grande place dans les travaux de la vigne depuis son expansion, au milieu du XIXe siècle, jusqu’au siècle suivant.

Chargé de recherche au CNRS (Lameta, Université Montpellier 1), Jean-Louis Escudier développe un programme de recherche visant à mieux comprendre les dynamiques de long terme entre le travail et le capital. Dans le sujet de recherche qui est à l’origine de ce livre, il centre son étude sur les ouvrières viticoles, dans l’ensemble des régions de production françaises. L’agriculture, dit-il, est un terrain fertile pour qui souhaite confronter rapports de genre et rapports salariaux ; et la viticulture tout particulièrement dans la mesure où elle a vécu une transformation radicale en une génération, à partir des années 1850 : expansion du marché du vin avec l’arrivée du chemin de fer, puis reconstruction du vignoble suite à la crise phylloxérique.

Le premier chapitre (1860-1914 : la salariée viticole, une travailleuse indispensable) montre que, dans la division sexuée du travail, l’emploi féminin est fortement infériorisé, à tel point que les ouvrières n’apparaissent pas dans les statistiques et registres. Elles sont pourtant bien présentes dans le vignoble mais leur travail n’est pas reconnu, donc passé sous silence.

Aux hommes le travail « qualifié », aux femmes les travaux pénibles

Dans cette période déjà, alors que les tâches qualifiées sont réservées aux hommes, les femmes sont utilisées comme main-d’œuvre moins chère, corvéable à merci et « non qualifiée ». Le greffage est réservé aux hommes, les femmes sont affectées à la greffe sur table en pépinière (plus automatisée et aux cadences exigeantes) ; ce sont les hommes qui taillent mais les femmes qui ramassent les sarments ; les hommes portent les pulvérisateurs à dos, les femmes les approvisionnent en eau ; les femmes coupent le raisin, les hommes portent la hotte ; les femmes sont tenues à l’écart de l’élaboration du vin mais elles rincent les bonbonnes et les bouteilles, posent les étiquettes et emballent.

Et paradoxalement, lorsqu’on choisit les femmes pour réaliser un travail délicat, comme le tri et le ciselage des raisins de table, on ne les considère pas pour autant comme effectuant un travail qualifié et elles restent sous-payées.

Quand arrive une certaine mécanisation, à la fin du XIXe (charrues tractées, broyeurs de sarments), c’est l’homme qui manie la machine et la femme qui effectue le travail manuel.

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Les femmes, de manière générale, sont affectées aux travaux intermittents, saisonniers, on les utilise pour leur flexibilité (non choisie), dans les travaux et les postures les plus pénibles, et on les paie bien moins que les hommes : jusqu’au milieu du XXe, la règle pour les femmes est le « demi-salaire » (la moitié du salaire des hommes les moins qualifiés).

Par ailleurs, les femmes sont désavantagées dans le domaine social : les premières mutuelles sont exclusivement masculines (jusqu’en 1898) et elles ne couvrent que le cotisant, pas ses ayant-droit (jusqu’en 1930). Les retraites désavantagent les femmes : elles cotisent peu (petits salaires, temps partiel) et touchent encore moins, proportionnellement. En l’absence de congés maternité, les mères travaillent le plus longtemps possible jusqu’à l’accouchement et tout de suite après.

L’ostracisation du travail féminin n’est pas que le fait des patrons. La mentalité masculine en est fortement imprégnée, y compris dans les mouvements politiques et syndicaux. Le mouvement socialiste évoque bien, dans les discours, les rapports économiques de genre, mais il ne les traduit pas dans les revendications ni les luttes. D’une part, le statut économique et social des salariées agricoles est méconnu, d’autre part il y a des réticences par rapport à l’emploi salarié des femmes rurales ; cela parce que l’on considère que la place de la femme est au foyer mais aussi parce que l’on estime que le salaire masculin doit suffire à nourrir la famille.

Dans le mouvement syndical, alors que les femmes s’impliquent souvent, peu de place est accordée à leurs revendications spécifiques et elles sont encore moins partie prenante des négociations entre syndicats et employeurs.

La guerre de 14 marque un tournant, qui ne changera pas fondamentalement la situation des ouvrières viticoles (2e chapitre : « 1914-1945 : la salariée viticole oubliée du progrès social« .

Certes, la guerre bouscule les rapports sociaux de genre. Les hommes étant mobilisés, les femmes les remplacent, s’impliquant largement dans la marche des exploitations ; elles font le travail des hommes, mais pour des salaires de femmes. Et avec le retour de la paix, chacun reprend sa place.

Les ouvriers de l’industrie voient quelques progrès dans leurs revenus et conditions de travail (hausse des salaires en 1913, baisse du temps de travail en 1919) mais l’agriculture ne suit pas le rythme.

Il faut attendre le Front Populaire pour voir des avancées qui concernent aussi l’agriculture, comme les congés payés (12 jours ouvrables en 1936). Les conventions collectives (1937) prévoient la baisse du temps de travail, mais leur extension (qui rend leur application obligatoire par tous les employeurs) est très lente en agriculture.

Pour parer à l’exode rural, on préfère mettre en place le salaire indirect que représentent les allocations familiales agricoles qu’augmenter les salaires.

Et la mécanisation, qui se renforce, reste réservée aux hommes ; elle n’est pas utilisée pour réduire la pénibilité du travail féminin.

L’augmentation de la syndicalisation avec le Front Populaire aboutit à une timide prise en compte de la condition des ouvrières agricoles.

Peu à peu remplacées par la machine

La loi du 11/02/1950 (3e chapitre : « 1945-1980 : un emploi viticole féminin toujours précaire« ) marque un net changement concernant les salaires puisqu’elle établit la parité entre hommes et femmes pour le salaire minimum. Mais les emplois féminins régressent avec la montée de la mécanisation : entre 1950 et 1980, le temps de travail annuel nécessaire à la culture d’un hectare de vigne est divisé par trois. L’augmentation du salaire féminin est aussi certainement une des raisons d’un moindre recours aux femmes pour les travaux viticoles. La cueillette des raisins (vendanges et raisin de table) reste l’un des derniers bastions du travail féminin.

La généralisation des allocations familiales (dont l’allocation de salaire unique) concourt elle aussi au recul de l’emploi féminin, en ramenant la femme dans son foyer.

L’égalité hommes-femmes sur les grilles salariales, pour sa part, n’arrivera qu’en 1972. En 1974, les 40 heures sont appliquées tardivement aux salarié(e)s agricoles mais avec encore des dérogations… et des heures non déclarées.

Sur le plan syndical, à la Libération les femmes sont généralement admises dans les syndicats mais elles accèdent peu aux postes de responsabilité, bien qu’elles soient très présentes et combatives dans les grèves. Avec les crises viticoles et la mécanisation, le rapport de forces est de plus en plus défavorable aux salariés, et aux femmes encore plus.

Dans les années 1980, alors que les salariées viticoles sont de moins en moins nombreuses et malgré le salaire minimum pour tou(te)s, leur précarité salariale, le temps partiel, la flexibilité persistent comme persistent les discriminations à l’embauche, la non reconnaissance de la qualification et l’absence de profil de carrière.

La condition des ouvrières viticoles pendant les deux siècles étudiés est certainement due à une conjonction de facteurs, comme l’exprime Madeleine Guigliardi en 1947 au Xe Congrès national de la FNTA (Fédération nationale des travailleurs de l’agriculture – CGT) à Bourges. « Les femmes sont plus durement exploitées que les hommes par le régime capitaliste« . Mais il y a aussi les mentalités qui ne reconnaissent pas l’égalité hommes-femmes, ce qui se traduit par exemple dans le domaine syndical : « En ce qui concerne l’égalité pour les femmes« , dit Madeleine Guigliardi, « malheureusement nous avons encore à lutter contre des camarades quelquefois ; comment voulez-vous que nous n’ayons pas à lutter contre les patrons ?« 

Ph.C.

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1907 : unanimisme de façade

L’auteur souligne « la surexposition médiatique des viticultrices dans la révolte de 1907 » : elles ont souvent été mises en avant, notamment pour illustrer la misère familiale due à la crise.

Et ce « mouvement interclassiste« , auquel les ouvriers agricoles ont largement participé, occulte pourtant, dans ses revendications et son discours, le statut des salariés viticoles.

Pourtant, comme le souligne en 1908 le syndicaliste François Cheytion, « les morts et les blessés (de 1907) ne se comptent que chez les ouvriers. Pendant les manifestations, les propriétaires manifestaient dans leurs salons, à l’abri des murailles de leurs châteaux« .

Une fois le calme revenu et les marges nettes d’exploitation restaurées, les revendications des ouvriers agricoles ne sont pas plus entendues qu’avant.

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En savoir plus : Le Temps des Cerises.

Lire aussi, sur ce blog : « 1907, la Révolte du Midi ».


Podemos : de la rue aux institutions

« Nous avons décidé d’aller dans les institutions, au risque de se perdre, quelle autre solution avions-nous ? », dit Alberto Arricruz, expliquant la stratégie de Podemos. Ce mouvement a choisi de prolonger la mobilisation des Espagnols dans la rue depuis le 15 mai 2011 par un processus de conquête des institutions. Apparaît alors le risque que Podemos devienne un parti politique comme les autres…

Alberto Arricruz.

Alberto Arricruz.

Lire la suite sur le blog des Ami.es de François de Ravignan.


La Massane : une forêt témoin à l’état naturel

Une forêt de hêtres entre 600 et 900 m d’altitude, en plein climat méditerranéen, cela a de quoi surprendre (1). La Forêt de la Massane, dans le massif de l’Albère (commune d’Argelès-sur-Mer, Pyrénées-Orientales), serait, selon une hypothèse scientifique qui reste à confirmer, une forêt témoin de l’époque quaternaire qui se serait maintenue malgré la dernière glaciation (jusqu’à il y a 10 000 ans) (2).

La réserve naturelle de la Massane couvre 336 ha : une hêtraie entre 600 et 900 m d'altitude en climat méditerranéen.

La réserve naturelle de la Massane couvre 336 ha : une hêtraie entre 600 et 900 m d’altitude en climat méditerranéen.

Cette particularité et la présence, dans cette hêtraie, d’espèces reliques (de coléoptères notamment) justifient sa préservation, au moins comme objet d’étude, même s’il est impossible d’arrêter le temps et même si cette préservation est menacée par le changement climatique ou par la pollution.

Au-delà de son caractère de témoin, La Massane est intéressante par sa grande biodiversité, qui résulte notamment de son classement en réserve naturelle.

Précisons tout de suite que cette forêt n’a pas toujours été à l’état « naturel » (3). Elle a été exploitée du haut Moyen-Age jusqu’en 1860 environ. Au XIXe siècle, on retirait de ce massif du bois de chauffage, de la glu (à partir de l’écorce du houx) et surtout du charbon de bois (qui servait ensuite à alimenter les forges, pour fabriquer l’acier, et les verreries, dans la région proche). On trouve encore, à flanc de colline, les traces de charbonnières.

Le pastoralisme était également très présent dans le secteur. Juments, ovins, cochons, bovins y trouvaient leur nourriture. Aujourd’hui, seuls restent, dans le massif, quelques troupeaux de vaches.

A partir de la seconde moitié du XIXe siècle, la surexploitation de la forêt et la forte pression pastorale avaient dégradé la couverture forestière de la haute-vallée de la Massane (4). A l’instigation de l’administration des Eaux et Forêts on a alors cessé l’exploitation afin de laisser les sols et la végétation se reconstituer.

La proximité du Laboratoire Arago, de Banyuls-sur-Mer, a fait de la haute-vallée de la Massane un lieu d’observation pour les scientifiques. Le classement en réserve naturelle des 336 ha de hêtraie, intervenu en 1973, a accentué le caractère de naturalité du lieu.

Un observatoire privilégié de la biodiversité

Aujourd’hui, La Massane est un rare exemple de forêt non exploitée, où les processus de vie et de mort se déroulent naturellement. D’où une grande biodiversité. Celle-ci est liée au milieu naturel lui-même (arbres, plantes, humus, rivière), qui favorise la présence de toutes sortes d’espèces végétales et animales. Mais aussi au dépérissement naturel des arbres qui, avec le bois mort, deviennent un refuge pour phytophages, champignons et insectes. Le bois mort est encore un terrain de chasse, un abri ou encore un support de nidification pour de nombreuses espèces.

Le milieu local a aussi une spécificité due à sa situation à la fois de carrefour biogéographique (au contact de l’Espagne et des sommets pyrénéens) et d’isolement (le massif est nettement coupé du reste de la chaîne pyrénéenne par le col du Perthus).

Ce milieu est un cadre d’étude très riche pour l’association des Amis de la Massane, qui gère la réserve, et pour des scientifiques partenaires. Ce qui a donné lieu à de très nombreuses publications.

L’un des supports d’étude est la cartographie des arbres (vivants et morts) d’une partie de la réserve (28 ha) réalisée par l’association, à partir de laquelle celle-ci effectue un suivi et mène un certain nombre d’observations.

Dans la forêt non exploitée, les processus de vie et de mort se déroulent naturellement. D'où une grande biodiversité, liée en particulier à la présence de bois mort.

Dans la forêt non exploitée, les processus de vie et de mort se déroulent naturellement. D’où une grande biodiversité, liée en particulier à la présence de bois mort.

Plusieurs inventaires sont réalisés ou en cours : avifaune, coléoptères, staphylins, fourmis…

Ces études permettent d’illustrer le degré élevé de biodiversité constaté localement mais aussi de montrer l’évolution des espèces et d’essayer d’en comprendre les causes : réchauffement climatique, pollution atmosphérique, pression des parasites et des prédateurs… L’étude de la dynamique du peuplement forestier, en relation avec les événements climatiques (canicule, vent) et la pollution vont dans le même sens.

Pour ce qui est de la pollution, elle est due à la proximité de la région barcelonaise mais aussi à la circulation aux abords du Perthus et sur le littoral à forte fréquentation touristique. On relève de fortes concentrations d’ozone en été.

La comparaison entre deux parties de la réserve, l’une ouverte au pâturage bovin, l’autre protégée de ce pâturage, montre un stock de plantules beaucoup plus important dans la partie protégée. Le pâturage et le stress estival semblent être les deux principaux facteurs limitants du développement des plantules.

Laboratoire à ciel ouvert, la réserve naturelle de la Massane permet d’étudier le comportement d’une forêt où l’intervention humaine est quasi-nulle (à noter toutefois le passage de quelque 25 000 randonneurs par an, dans la réserve ou à proximité).

Le constat principal des observations est bien sûr la présence d’une grande biodiversité, permise par ce caractère naturel.

La Massane, note l’association, est aussi un exemple de « ces ambiances forestières si authentiques (…, un) petit morceau de notre mémoire culturelle collective ». Loin de croire que toutes les forêts peuvent ressembler à celle-là et sans réduire la biodiversité à cet exemple, il faut reconnaître que ce genre de témoin permet de mesurer ce que nous perdons avec l’absence ou le recul de la biodiversité.

Ph.C. (Article paru dans le Paysan du Midi et L’Agriculteur Provençal du 24 juin 2011).

1) Il faut tempérer toutefois cet aspect : il pleut jusqu’à 1 200 mm par an sur les hauteurs de l’Albère (contre 700 environ à ses pieds) et la vallée de la Massane est souvent parcourue par un courant d’air froid.

2) Une étude du Laboratoire Arago et de l’Inra s’efforce d’établir la caractérisation génétique de la hêtraie afin de déterminer son origine et son lien éventuel avec les autres hêtraies des Pyrénées-Orientales.

3) On ne peut donc pas parler de « forêt primaire » même si la non-exploitation et la mise en réserve tendent au retour à une forêt primaire.

4) La Massane, fleuve côtier, se jette dans la Méditerranée à 22 km de sa source.

Concernant le débat entre forêt exploitée et forêt naturelle, lire sur ce blog l’article sur « La vie secrète des arbres », de Peter Wohlleben, Ed. Les Arènes, 2017.

Sur l’importance de la forêt dans nos territoires au Moyen-Âge, lire sur ce blog « Une révolution : désurbaniser et désindustrialiser pour (r)établir une société rurale et un environnement équilibrés ».

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Au sommet : la biodiversité en milieu ouvert

La présence des vaches, souligne l’association des Amis de la Massane, est fondamentale pour le maintien du paysage des pelouses sommitales et des landes du massif de l’Albère. C’est un autre milieu, ouvert celui-là, une autre biodiversité. Cet élevage bovin extensif, témoin d’une activité ancestrale, est, explique l’association, « le résultat d’une longue expérience pour trouver l’équilibre fragile entre activité humaine et préservation de la nature ».

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Pour préparer Foresterranée'11, l'association Forêt Méditerranéenne avait organisé réunions thématiques et visites de terrain. Ici, dans la forêt de la Massane.

Pour préparer Foresterranée’11, l’association Forêt Méditerranéenne avait organisé réunions thématiques et visites de terrain. Ici, dans la forêt de la Massane.

Foresterranée 2011 : forêt méditerranéenne et biodiversité

Cet article était paru en préambule aux rencontres Foresterranée’11, que l’association Forêt Méditerranéenne organisait les 17 et 18 novembre 2011 à Saint-Martin-de-Crau sur le thème « Usages, biodiversité et forêt méditerranéenne ».

L’association Forêt Méditerranéenne, qui réunit des adhérents et des métiers très divers autour de la forêt, avait préparé ce colloque par des groupes de travail et des visites de terrain, dont l’une dans la Forêt de la Massane.

L’association expliquait, dans le n°83 de son bulletin La Feuille et l’Aiguille (mai 2011), que « la biodiversité est une notion complexe, un concept qui évolue (dans l’histoire, dans le temps et dans l’espace), qu’il convient d’éclaircir ».

« Les gestionnaires de forêt ont souvent une position d’autodéfense dès qu’il s’agit d’intégrer les questions de biodiversité ; ne gagneraient-ils pas à tirer parti de la biodiversité au lieu d’en subir les contraintes ? Face à un empilement de réglementations et à des « niveaux » de gouvernance variables suivant les territoires, comment mettre en œuvre les politiques, règles et dispositions législatives, pour appliquer au mieux le concept de biodiversité à la gestion du territoire ? »

Ph.C.


FELIX RODRIGO MORA…………………. Une révolution : désindustrialiser et désurbaniser pour (r)établir une société rurale et un environnement équilibrés

Dans « Naturaleza, ruralidad & civilización« , Félix Rodrigo Mora déplore l’asservissement de l’être humain par la société de consommation et la destruction de l’environnement par son artificialisation extrême. Pour en arriver là, il a fallu détruire la société rurale traditionnelle, centraliser, industrialiser. L’auteur propose une véritable révolution pour recréer une société sobre, conviviale et démocratique, en phase avec la nature. Il est temps, dit-il, de sauver à la fois l’humanité et la biosphère.

Félix Rodrigo Mora, « Naturaleza, ruralidad & civilización«  (Éditions Brulot, 2008). En castillan.

Naturaleza

En Espagne, comme ailleurs en Europe, la société a été essentiellement rurale jusqu’à la révolution industrielle. Cette société rurale traditionnelle était caractérisée par un mode de gouvernement local communautaire, par la propriété collective de la terre et de l’espace rural, et par un esprit de convivialité. Elle a fermement lutté contre son démantèlement progressif, mis en œuvre successivement par la monarchie centralisatrice, par le libéralisme et par le franquisme, qui ont fini par avoir en grande partie raison d’elle.

Après la période centralisatrice, urbanisée et autoritaire de l’empire romain, ce que Félix Rodrigo Mora appelle la révolution civilisatrice du Haut Moyen-Age est à l’origine de la société rurale traditionnelle, dans laquelle primaient la relation sociale, la recherche de l’harmonie au sein de la communauté locale. Il y avait alors, dit-il, une conception du monde qui donnait la priorité aux relations humaines, à l’aide mutuelle, avec un détachement relatif par rapport aux biens matériels.

L’auteur décrit le système des conseils ouverts où les décisions concernant la vie locale se prenaient en assemblées ouvertes à tous. Ces conseils étaient souverains au niveau local et avaient un pouvoir législatif et exécutif.

En même temps la communauté était propriétaire collectivement de la plus grande partie de l’espace rural, des pâturages, parcours, landes, garrigues, bois, ruisseaux… qui pouvaient être utilisés par l’ensemble des membres de la communauté tout en veillant à l’intérêt commun.

En Alava par exemple les conseils ouverts géraient le labour collectif, la répartition de parcelles entre les familles pour une durée déterminée, le soin des parcours et des bois, l’organisation du pâturage. Ils géraient aussi le travail communal, les fêtes, l’approvisionnement, les activités artisanales communes et l’éducation.

L’auteur consacre un chapitre à la fête populaire qui, jusqu’à une période très récente, avait plusieurs fonctions : se divertir, renforcer les liens humains et donner libre cours à la créativité. Lors d’une noce par exemple, une bonne partie des invités participait à tour de rôle, en poussant la chansonnette (qu’ils avaient souvent inventée eux-mêmes), en récitant un texte à l’intention des époux ou en constituant l’orchestre du bal. On se divertissait en créateurs de culture plus qu’en consommateurs, en acteurs plus qu’en spectateurs passifs. Et donc, à la différence d’aujourd’hui, en dehors du marché.

Cette société rurale traditionnelle, note Félix Rodrigo Mora, a eu toutefois un défaut fondamental : l’absence d’objectifs pour se dépasser, « l’inexistence d’une formulation sur le quoi, le pourquoi et le comment du demain que l’on souhaite ». Elle a donc d’autant plus facilement été détruite par l’État.

L’action « modernisatrice » méthodique du franquisme

Cette destruction a connu son achèvement sous le régime franquiste, dans les années 1950-60. Jusque là, la société rurale a notamment refusé obstinément la mécanisation de l’agriculture : dans les régions de latifundia du sud de l’Espagne, ce sont les brassiers qui s’opposaient à l’introduction des machines, jusqu’à, parfois, y mettre le feu ; dans le reste de l’Espagne, où dominaient les conseils ouverts et les terres communales, les paysans n’étaient pas intéressés par les machines.

Avec l’industrie naissante, la classe ouvrière avait conservé des liens étroits avec le monde pré-industriel (esprit communautaire, aide mutuelle, dédain pour le monétaire, délibération en assemblées…). On comprend la forte résistance populaire au coup d’état de 1936. Selon l’auteur ce sont d’ailleurs les paysans, plus que les ouvriers, qui ont le plus résisté au franquisme.

Malgré la résistance, l’ordre nouveau a été instauré. « Si l’on voulait créer un mouvement ouvrier domestiqué, consumériste, acceptant de mener une vie de porcs, il fallait extirper à la racine la société populaire traditionnelle, ce que fit le franquisme. » L’État franquiste a procédé méthodiquement, avec d’une part l’Office National du Blé, auquel il fallait livrer tout le blé commercialisable. On a incité la monoculture de céréales, ce qui était un moyen de rentrer dans le marché et la bancarisation. L’extension de l’irrigation, la mécanisation, les engrais, les pesticides ont accompagné une logique productiviste de monocultures.

Albarracin (province de Teruel). La stérilisation totale par la disparition de la végétation arborée, que ce soit sur les terrains plats, en monoculture de céréales, ou sur les collines. Photo Diego Delso, Lic CC By SA 3 0, Wiki Commons.

Albarracin (province de Teruel). La stérilisation totale par la disparition de la végétation arborée, que ce soit sur les terrains plats, en monoculture de céréales, ou sur les collines. Photo Diego Delso, Lic CC By SA 3 0, Wiki Commons.

D’autre part, avec la création d’un organisme dénommé « Patrimoine forestier de l’État », on a continué à détruire la forêt traditionnelle autochtone en la remplaçant par des cultures et par des boisements artificiels de pins et d’eucalyptus.

L’intensification de la production agricole et la perte par les habitants ruraux de leurs moyens de subsistance liés à la forêt et à l’espace naturel ont entraîné un nouvel exode rural : entre 1950 et 1981, les communes de moins de 10 000 habitants ont perdu 5,3 millions d’habitants au profit des grandes villes.

« On a une fausse image du franquisme », dit Félix Rodrigo Mora : On le présente comme « un conglomérat de phalangistes, de curés et de militaires ignorants ». Il avait en réalité un programme technique, économique et politique très élaboré, dans une optique technocratique, productiviste et consumériste.

Il s’est acharné sur la société rurale traditionnelle, l’a dénigrée en la faisant passer pour « arriérée », et n’a eu de cesse de voir détruit le patrimoine culturel populaire : l’agriculture, l’élevage, les métiers, la médecine et la pharmacopée, la musique et la danse, la tradition orale, l’architecture populaire… Et il a attaqué violemment les langues autres que le castillan, pour toujours plus uniformiser la société et la dominer.

Félix Rodrigo Mora n’en parle pas mais le processus de « modernisation » a été à peu de choses près le même en France. Comme en Espagne il a été préparé par l’idéologie libérale. Puis, au nord des Pyrénées, ce n’est pas le franquisme qui a pris le relais mais la République progressiste et, à la Libération, les gouvernements de centre-gauche et de gauche. Pour Félix Rodrigo Mora, la gauche et la droite partagent la même conception d’un État fort et du développement industriel et technologique, censés apporter les biens matériels mais en réalité responsables de l’asservissement des citoyens et de la destruction de l’environnement.

Forêt, régime des pluies et fertilité des sols

Deux cents ans de politique libérale en agriculture, estime Félix Rodrigo Mora, ont abouti à un recul de la santé de la biosphère qui se traduit par une baisse des rendements agricoles, une diminution de la matière organique, l’augmentation de l’érosion et de la salinisation des sols, l’acidification et la pollution par les métaux lourds, la disparition des aires boisées, la désertification, la perte de biodiversité. Ajoutons à cela l’altération climatique liée à l’émission de gaz à effet de serre par la civilisation urbaine et industrielle.

La vigne (Campos de Carinena, Aragon) en culture intensive, comme les céréales ou l'olivier, stérilise les sols. Photo Diego Delso, Lic CC By SA 4 0, Wiki Commons.

La vigne (Campos de Carinena, Aragon) en culture intensive, comme les céréales ou l’olivier, stérilise les sols. Photo Diego Delso, Lic CC By SA 4 0, Wiki Commons.

Aujourd’hui, les pouvoirs publics prônent l’agriculture biologique mais, pour l’auteur, celle-ci n’est que le nouveau cheval de bataille de l’agriculture industrielle et productiviste, en particulier avec le Règlement européen de 1991.

F. Rodrigo Mora insiste sur la gravité de la dégradation de l’espace naturel boisé, due à la fois à l’expansion des terres cultivées, aux effets de la civilisation industrielle et urbaine sur le climat et à la modification locale des équilibres : remplacement des espèces d’arbres autochtones par des espèces à croissance rapide (surtout les résineux, qui acidifient et stérilisent les sols) et uniformisation de la forêt, épuisement des sources et des nappes phréatiques par la diminution de la pluviosité et par le recours excessif à l’irrigation agricole, baisse de l’humidité de l’air liée au recul de la couverture du sol.

Dans un effet boule de neige, climat et recul de la forêt sont les causes de la perturbation du régime des pluies : la sécheresse estivale est de plus en plus longue dans la péninsule ibérique (100 à 130 jours aujourd’hui dans la Sierra Morena contre 74 au XVIIIe s.), ce qui fragilise les plantules et les jeunes brins et compromet leur croissance. Grâce à des précipitations estivales supérieures, il y avait d’importantes hêtraies au XVIIIe s. dans les Monts de Tolède et au XVIe dans la Mancha. La superficie boisée n’est plus, à l’heure actuelle, que de 15 % en Espagne, en comptant bien sûr les plantations industrielles.

Les parcelles céréalières qui recouvrent aujourd’hui d’énormes surfaces en Vieille et Nouvelle Castille, nues en été, ne remplissent plus la fonction d’infiltration des eaux de pluie et d’évaporation qui était celle des espaces boisés ; elles sont au contraire soumises au ruissellement et à l’érosion éolienne et l’on assiste à une forte dégradation des sols, irréversible pour des siècles. Cette dégradation est encore pire, on le sait, sur les pentes, comme le montrent les nombreux paysages désertiques du territoire espagnol.

Revenir à une existence frugale et conviviale

Pour Félix Rodrigo Mora, il est urgent de renverser la vapeur, de « détruire la société technique » et donc « d’adopter des systèmes techniques simples et une existence frugale et sobre », cela en « privilégiant les exigences immatérielles de l’être humain. » Il faut en même temps renoncer au mode de vie urbain (« qui inclut pouvoir centralisé, État, pouvoir des élites culturelles, argent, individualisme et consommation effrénée ») et revenir au style de vie rural.

La ville (Madrid, Avenida de América), un milieu extrêmement artificialisé, qui consomme les ressources naturelles. Photo Luis Garcia, Wiki Commons.

La ville (Madrid, Avenida de América), un milieu extrêmement artificialisé, qui consomme les ressources naturelles. Photo Luis Garcia, Wiki Commons.

Il faut aussi « restaurer la nature », avec un nouveau type d’agriculture et une vision plus globale. Cela implique, comme avant l’industrialisation de l’agriculture, une gestion équilibrée de l’agriculture et de l’élevage (celui-ci apportant lait, viande, cuir, laine mais aussi et surtout matière organique) et de compter sur les importantes ressources alimentaires du milieu naturel : plantes et baies sauvages (plus de 150 ont été utilisées pour l’alimentation), champignons, chasse, pêche… La forêt, autrefois, fournissait par exemple des châtaignes et des glands (le pain de glands était la première ressource alimentaire de certaines régions) ou encore des branchages servant de fourrage pour les bêtes en été.

Et pour les terres cultivées, qui devraient être fortement réduites et se limiter aux terrains plats pour éviter l’érosion, il faudrait avoir des pratiques agronomiques appropriées : fertilisation naturelle par la végétation (feuilles des arbres) et les déjections des animaux, polyculture, association d’espèces, rotation, couverture permanente des sols par la végétation, très peu de labour, peu d’irrigation et de chimie, mécanisation minimale. Faire passer le régime alimentaire des 3 300 calories moyennes par jour actuelles à un niveau plus souhaitable de 2 500 permettrait de réduire d’un quart les terres cultivées. Pour le reste, il faudrait renoncer aux cultures d’exportation et aux « produits de plaisir » (café, thé, vin, tabac, sucre…). Ce qui en même temps permettrait aux pays producteurs de café, par exemple, de se réorienter vers les cultures vivrières pour leur consommation.

Cette ré-orientation demanderait à ce que chaque citoyen valide participe aux travaux liés à la ressource alimentaire. « Mais pour un temps limité, de manière à pouvoir avoir d’autres occupations. »

L’auteur estime aussi qu’il faudrait entreprendre une reforestation générale, qui consisterait à planter 20 millions d’hectares (en plus des 14 millions boisés actuellement) dans un délai de cinquante ans. Ce qui implique de « désagricoliser, désurbaniser et détouristifier ».

Tout cela n’est possible qu’avec « une révolution politique », car tout est politique, dit Félix Rodrigo Mora. Il cite l’exemple de l’automobile : « le régime actuel de dictature », dit-il (pour lui, la démocratie est directe ou elle n’est pas), « accorde aux populations soumises, dégradées, dépossédées une trompeuse illusion de liberté, de vitalité et de possession, aux fonctions narcotiques, alors que leur existence est dépossédée de tout sens et objectifs humains. »

L’auteur appelle donc à une révolution des mentalités et du mode de vie mais aussi à une révolution des modes de décision avec un retour à des conseils locaux ouverts et à la propriété communale (associée à la propriété privée limitée aux surfaces ne nécessitant pas de travail salarié).

Les propositions de Félix Rodrigo Mora peuvent paraître utopiques, mais si l’on considère que son analyse est réaliste, il faut apporter des réponses à la hauteur de l’enjeu. Le but, souligne-t-il, n’est pas de revenir à la société d’autrefois mais de se servir de ses points positifs pour construire une nouvelle société plus humaine et plus respectueuse de son environnement que l’actuelle.

Ph.C.

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Voir les blogs de Félix Rodrigo Mora :

Esfuerzo y servicio

Et FélixRodrigoMora , avec ses publications.

Félix Rodrigo Mora donne, dans une vidéo (en castillan), une vision du Moyen Âge peu conforme au discours conventionnel des historiens. Voir la vidéo.

Sur les conseils ouverts et la propriété collective de l’espace rural voir aussi le livre de David Algarra Bascón, « El Comú Català. La història dels que no surten a la història » (« Le Commun Catalan. L’histoire de ceux que l’histoire ne fait pas apparaître »), Éditions Potlatch, 2015, en catalan.

Note de lecture dans ce blog sur ce livre.

Sur un thème proche, lire dans Éclairages Publics : « Révolution intégrale: plutôt que d’essayer de réformer la société, ils veulent en construire une autre. »