Laudato Si’ : l’encyclique du pape François souligne la dimension politique et sociale de l’écologie

UNE VISION GLOBALE

Datée du 24 mai 2015, la lettre encyclique « Laudato si' » du pape François a pour préoccupation principale « la sauvegarde de la maison commune ». Elle met constamment en avant la volonté de ne pas dissocier les éléments de la « création » (la nature, l’Homme) mais au contraire de les envisager globalement. De fait, le pape expose une analyse politique, sociale et économique cohérente et il la relie à la spiritualité chrétienne.

Le pape François, Jorge Mario Bergoglio, le 7 juin 2015, Photo presidencia.gov.ar, Wikimedia Commons

Le pape François, Jorge Mario Bergoglio, le 7 juin 2015, Photo presidencia.gov.ar, Wikimedia Commons

« Laudato si’, o mi Signore » (Loué sois-tu, ô mon Seigneur), ainsi commence le Cantique des Créatures de Saint-François d’Assise. La référence constante, dans l’encyclique du pape François (Jorge Mario Bergoglio), à Saint-François est significative. Elle souligne le choix d’une attitude d’humilité de l’Homme face à la nature, à l’opposé de toute volonté de domination. L’ascétisme de Saint-François, rappelle l’encyclique, consistait en un « renoncement à transformer la réalité en pur objet d’usage ou de domination » (11)*. Il considérait la nature comme un livre reflétant « la beauté et la bonté de Dieu ».

* NOTE: L’encyclique est découpée en paragraphes numérotés ; nous signalons, au fil de cet article, les numéros des paragraphes concernés (ici, le paragraphe 11), de manière à pouvoir s’y reporter (lien vers le texte de l’encyclique en fin d’article).

Le pape, qui s’est entouré de nombreux conseils, notamment scientifiques, pour penser et rédiger cette encyclique, dresse d’abord un constat détaillé de « ce qui se passe dans notre monde » : les pollutions, le changement climatique, la perte de biodiversité. Tout de suite il insiste sur les conséquences de cette situation sur l’humanité, et en particulier sur les plus faibles. Le changement climatique et la dégradation de l’environnement touchent en effet d’abord les pauvres (25) : manque d’eau potable, qualité de l’eau et maladies, diminution des réserves de poisson, hausse du niveau de la mer, inégalité d’accès à la nature sauvegardée…

« L’intérêt économique arrive à prévaloir sur le bien commun »

Mais le pape François ne se limite pas à ce constat ; il analyse ses causes et en donne sa vision. Il pointe ainsi le « paradigme technico-économique » (53), la « soumission de la politique à la technologie et aux finances », l’intérêt économique qui « arrive à prévaloir sur le bien commun » (54).

Il parle plus loin de « paradigme technocratique dominant » (101) : les avancées de la science, dit-il, donnent « à ceux qui ont la connaissance, et surtout le pouvoir économique d’en faire usage, une emprise impressionnante sur l’ensemble de l’humanité et sur le monde entier. » (104)

Ainsi, « la technologie, liée aux secteurs financiers, qui prétend être l’unique solution aux problèmes, de fait, est ordinairement incapable de voir le mystère des multiples relations qui existent entre les choses, et par conséquent, résout parfois un problème en en créant un autre. » (20)

On lit ailleurs que l’excès d’intervention humaine (sur l’environnement) est « souvent au service de la finance et du consumérisme » (34).

Il est question de « culture du déchet, « qui affecte aussi bien les personnes exclues que les choses, vite transformées en ordures » (22).

Ou de gaspillage alimentaire : « lorsque l’on jette de la nourriture, c’est comme si l’on volait la nourriture à la table du pauvre » (50).

Mine industrielle (Guyane française) extrayant l'or primaire en filon et l'or alluvionnaire en paillettes (2006), photo Nateko, Creative Commons

Mine industrielle (Guyane française) extrayant l’or primaire en filon et l’or alluvionnaire en paillettes (2006), photo Nateko, Creative Commons

Et l’inégalité propre à notre société induit une « dette écologique, particulièrement entre le Nord et le Sud, liée à des déséquilibres commerciaux (…) et liée aussi à l’utilisation disproportionnée des ressources naturelles » : exploitation polluante des matières premières, déchets gazeux à effet sur le climat au Sud, exportation des déchets vers les pays moins développés. Autant d’attitudes qui sont souvent le fait des entreprises multinationales (51).

Autre explication donnée à l’emprise inconsidérée de l’Homme sur la nature, le « relativisme pratique : « Quand l’être humain se met lui-même au centre, il finit par donner la priorité absolue à ses intérêts de circonstance, et tout le reste devient relatif. Par conséquent, il n’est pas étonnant que, avec l’omniprésence du paradigme technocratique et le culte du pouvoir humain sans limites, se développe chez les personnes ce relativisme dans lequel tout ce qui ne sert pas aux intérêts personnels immédiats est privé d’importance. Il y a en cela une logique qui permet de comprendre comment certaines attitudes, qui provoquent en même temps la dégradation de l’environnement et la dégradation sociale, s’alimentent mutuellement. » (122)

La Terre, héritage commun

La réponse de l’Église à la réalité qui est décrite, estime le pape François, doit s’appuyer sur l’idée que la « création » est un tout, comprenant l’Homme et la nature, qui sont intimement liés entre eux (62…). L’idée que l’Homme doit dominer la Terre, contrairement à certaines affirmations, « n’est pas une interprétation correcte de la Bible » qui dit plutôt que l’Homme doit « cultiver et garder le jardin du monde » (67).

L’action de l’Église doit donc être de rappeler à l’Homme son devoir de prendre soin de la nature et en même temps de « protéger l’Homme de sa propre destruction » (79).

Vient ensuite l’idée que la Terre est un héritage commun dont les fruits doivent bénéficier à tous (93) : « Le principe de subordination de la propriété privée à la destination universelle des biens et, par conséquent, le droit universel à leur usage, est une «règle d’or» du comportement social, et «le premier principe de tout l’ordre éthico-social».

La citation d’une déclaration des évêques du Paraguay va dans le même sens : « Tout paysan a le droit naturel de posséder un lot de terre raisonnable, où il puisse établir sa demeure, travailler pour la subsistance de sa famille et avoir la sécurité de l’existence ». Ce qui doit s’accompagner, « en plus du titre de propriété », des moyens d’éducation technique, des crédits, des assurances et d’accès à la commercialisation (94).

On lit plus loin (95) la remarque des évêques de Nouvelle Zélande qui déplorent que « vingt pour cent de la population mondiale consomment les ressources de telle manière qu’ils volent aux nations pauvres, et aux futures générations, ce dont elles ont besoin pour survivre ».

« Pirogue 010 » by Jon Ward – Olympus C5050Z. Licensed under CC BY-SA 2.5 via Wikimedia Commons – https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Pirogue_010.jpg#/media/File:Pirogue_010.jpg

La politique et l’économie doivent se mettre au service de la vie

Le pape François dessine ensuite des « lignes d’orientation et d’action » (163…). Il note que les pays du monde sont interdépendants en matière environnementale et que le dialogue international a du mal à avancer vers un consensus. Bien que le Sommet de Rio ait été « innovateur et prophétique », ses accords, souligne-t-il, « ont peu été mis en œuvre ». Le dialogue doit prévaloir pour définir de nouvelles politiques et les populations doivent faire pression sur leurs dirigeants dans ce sens (179).

De manière générale la politique et l’économie doivent se mettre « au service de la vie, spécialement de la vie humaine » (189) : « Sauver les banques à tout prix, en en faisant payer le prix à la population, sans la ferme décision de revoir et de réformer le système dans son ensemble, réaffirme une emprise absolue des finances qui n’a pas d’avenir et qui pourra seulement générer de nouvelles crises après une longue, coûteuse et apparente guérison. »

Notons l’allusion discrète mais claire aux théories économiques libérales : « Il faut éviter une conception magique du marché qui fait penser que les problèmes se résoudront tout seuls par l’accroissement des bénéfices des entreprises ou des individus. » (190)

Et une autre, tout aussi claire, à la décroissance : « Nous devons nous convaincre que ralentir un rythme déterminé de production et de consommation peut donner lieu à d’autres formes de progrès et de développement. » (191). Le texte confirme plus loin : « L’heure est venue d’accepter une certaine décroissance dans quelques parties du monde, mettant à disposition des ressources pour une saine croissance en d’autres parties. » (193)

En somme, il s’agit de « convertir le modèle de développement global » (194).

Le pape François conclut en mettant en évidence un « défi culturel, spirituel et éducatif » pour que l’humanité puisse changer (202). Ce défi passe par le rejet du « consumérisme obsessif (qui) est le reflet subjectif du paradigme techno-économique » et qui donne aux citoyens « une illusion de liberté ». Le nouveau style de vie à trouver permettra de « développer à nouveau la capacité de sortir de soi vers l’autre » (208).

Le pape invite à trouver dans la spiritualité chrétienne les motivations « pour alimenter la passion de la préservation du monde », dans une « conversion écologique » (216). Et il revient, entre autres exemples de la spiritualité chrétienne, au modèle de Saint-François d’Assise.

A quelques mois de la Conférence de Paris sur le Climat (Cop 21, du 30 novembre au 11 décembre 2015), cette encyclique est un message fort aux dirigeants des nations. Elle s’adresse aussi aux croyants et à tous les habitants de la Terre.

Ph.C.

Le texte de l’encyclique

* * * *

L’avortement

Le pape François, fidèle à sa vision globale, fait une évocation, pour le moins simpliste, de l’avortement : « Puisque tout est lié, la défense de la nature n’est pas compatible non plus avec la justification de l’avortement. » (120). Suit une référence à l’encyclique de Benoît XVI Caritas in veritate, de 2009. (1)

Les OGM

On trouve aussi, à partir du paragraphe 130, une approche très nuancée de la question des OGM (organismes génétiquement modifiés). Tout en leur reconnaissant parfois une certaine utilité (en médecine comme en agriculture), l’encyclique souligne leurs risques avérés : concentration des terres entre les mains de quelques uns, disparition des petits producteurs, perte de diversité, développement des oligopoles (grains, intrants, semences). D’où, selon l’encyclique, la nécessité d’une approche de la question qui implique une large discussion scientifique et sociale.

Un personnage complexe

Voir l’intéressant éclairage de l’histoire et de la personnalité de Jorge Bergoglio dans un article de Christine Legrand et Angéline Montoya (Le Monde du 1er/01/2016). On y devine un personnage ambivalent, entre morale conservatrice et progressisme social.

Sa proximité, dans sa jeunesse, avec le péronisme, pourrait expliquer en partie ses positions. Les journalistes décrivent aussi un Jorge Bergoglio très politique dont le discours antilibéral pourrait être lié à une volonté de conserver les masses populaires dans l’Église. Rien, toutefois, ne permet de douter de la sincérité de son intention.

Voir l’article du Monde

 * * * *

Quelques commentaires par JJS

Nous avons demandé à JJS, auteur de « Le Désert Refleurira » (Ed. Golias, 2012) (2), de dégager de cette encyclique quelques points forts, puis nous lui avons posé deux questions pour nous éclairer :

Convictions qui forment une toile de fond de l’ensemble de l’encyclique « Laudato si’ » du pape François.

1° Les dérèglements actuels qui menacent l’équilibre planétaire sont dus à l’activité humaine irresponsable et cupide. Ils ne sont pas le fait d’un nouvel épisode naturel comme la précédente période glaciaire ou la chute d’une météorite détruisant la vie (malgré les protestations faussement indignées des capitalistes américains) .

2° Le pillage et la destruction de la nature en faveur des plus riches ont pour conséquence inéluctable le massacre organisé des plus pauvres (parfois physiquement). Les deux tiers de l’humanité qui n’ont pas des conditions élémentaires de vie sont directement agressés et appauvris par l’exploitation outrancière des ressources naturelles. Il y a un lien de cause à effet entre les deux phénomènes. Ce point est un engagement décisif qui va obliger les politiques à se positionner.

3° L’action politique qui en découle doit être contrôlée et prise en mains par les victimes de ce pillage. Doit cesser le scandale qui empêche des populations précarisées et misérables de profiter des immenses richesses de leur sol exploitées par les technocrates des pays riches.

4° Au niveau religieux chrétien une autre théologie de la création doit être développée. La morale judaïque (tirée du livre de la Genèse) fait de l’homme le propriétaire inconditionnel de tout l’univers créé, y compris du monde animal, qui peut en user et en abuser sans restriction.

Au contraire, la morale chrétienne fait de l’homme le gestionnaire d’une « maison commune » pour que sa beauté rende gloire à Dieu (saint François) mais aussi et surtout pour que des relations humaines fraternelles soient possibles. Il s’agit d’aménager notre maison pour qu’elle soit le berceau d’une vie humaine digne.

JJS, 6 août 2015

* * * *

Questions annexes

. Cette encyclique est-elle l’expression de la pensée du pape ou d’un collectif plus large au sein de l’Église ? Dans tous les cas, pensez-vous qu’elle est largement partagée, dans l’Église, ou plutôt une expression minoritaire (même si elle vient de la tête de l’Église)?

. JJS : « Ce texte reflète premièrement la pensée de Jorge Bergoglio, mais largement partagée par tous les évêques des pays pauvres. D’où les citations des épiscopats de ces pays. Mais dans le monde occidental riche, jusque là peu sensible aux causes du désastre, la sensibilisation nouvelle qu’elle provoque déjà ne peut donner lieu à aucune opposition. Bien au contraire, elle peut remobiliser des chrétiens et d’autres, qui pensent que tout est perdu et tout combat inutile. L’appareil interne de l’Église ne peut rien contre le pape François, parce qu’il a annoncé par écrit, avant d’être élu, le programme qu’il ne fait qu’exécuter. « 

. Pourquoi le pape cible-t-il l’écologie et pas, plus directement, le système politico-économique dominant ? Il est intervenu, notamment lors de son voyage en Amérique Latine, de façon plus ouvertement politique.

. « Il est impossible dans un écrit-encyclique d’aujourd’hui, de démarrer au niveau politique sans être accusé d’ingérence. Mais il est habile et plus efficace de montrer comment la mise en danger de «la maison commune» découle d’un système économico-financier (en bref d’un capitalisme sauvage) qui tient en laisse la politique internationale, afin de dénoncer ce système et la soumission du politique. Le terrain d’Amérique Latine était favorable pour être plus incisif. »

* * * *

1) Sur l’avortement, un commentaire de JJS :

« Pour exprimer une solidarité interne, il y a une dizaine de citations des papes précédents, même s’ils n’avaient pas ces préoccupations prioritaires, et d’inévitables propos de piété.

Le chapitre sur l’avortement vient comme un cheveu sur la soupe, dans ce même sens. Il amorce la bataille prochaine. Il rassure certains. Personne n’a envie de voir le Vatican légitimer l’avortement toujours perçu comme un échec, un drame, un malheur. En outre, les questions du mariage pour tous et de l’homosexualité n’intéressent presque personne. Par contre la bataille va se jouer sur la contraception et l’accueil des divorcés-remariés. »

2) http://golias-editions.fr/article5099.html

* * * *

Le Cantique des Créatures

En français avec aussi la version en italien

En français, avec des commentaires

 

* * * *

La prise de position d’autorités musulmanes

Les autorités musulmanes de 22 pays ont pris position, mi-août à Istanbul, pour un changement d’attitude face au changement climatique, demandant de favoriser les énergies renouvelables plutôt que les énergies fossiles et dénonçant « la cupidité de l’être humain » concernant l’exploitation des ressources naturelles.

Voir l’article de La Vie

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