Union européenne : quel bénéfice pour l’agriculture turque ?

François de Ravignan Entrer dans l’Union européenne ne profitera pas à l’agriculture turque, estime cet agro-économiste. Pour lui, la Pac est une « machine à exclure » (article paru dans le Paysan du Midi du 18/09/2009 ; il parle de François de Ravignan, qui était encore en vie, au présent).

UE : Quel bénéfice pour la Turquie ?

IMG_6057 2

Rencontre avec un berger. La petite agriculture reste dominante en Turquie.

Lors de récents voyages en Pologne et en Turquie, François de Ravignan s’est intéressé aux agricultures de ces pays et à la façon dont elles sont en train de s’adapter aux règles de l’Union européenne.
Il constate, tant dans les pays récemment devenus membres de l’UE qu’en Turquie, qui a des accords économiques avec l’Europe et qui a déjà entamé son intégration, que la Politique agricole commune détruit les petites agricultures.
En Pologne, sous le régime communiste, l’agriculture n’avait pas été collectivisée, à la différence des pays voisins. Une toute petite agriculture de propriété privée s’était maintenue en complément d’une petite industrie très diffuse en milieu rural, avec souvent des emplois mixtes. Le système des prix agricoles permettait de vivre avec très peu de terre.
Depuis son entrée dans l’UE en 2004, la Pologne « essaie de faire en dix ans ce que l’Europe a fait en trente ans » : l’agriculture se concentre à grande vitesse car dans le marché européen vivre à la terre n’est plus possible sur de petites exploitations. Les jeunes, qui pensaient succéder à leurs parents, vont chercher un travail très hasardeux en ville. Les petites usines rurales ferment.
En Allemagne de l’Est (avec la réunification et donc l’entrée dans l’UE), « du jour au lendemain », poursuit François de Ravignan, « des productions agricoles familiales de lait, d’œufs, de jardins familiaux, ont été supprimées : ces produits ont été remplacés par des produits importés de l’Ouest ou d’ailleurs. »
Même constat en Roumanie : « le libéralisme a fait en trois ans ce que Ceaucescu n’a pas fait en trente ans. »

Une libéralisation déjà à l’œuvre

François de Ravignan s’est rendu en Turquie, début 2009, avec Pascal Pavie (agriculteur audois, membre de la Confédération Paysanne et de Nature et Progrès) et Moutsie, co-auteure avec celui-ci d’un livre sur l’agriculture biologique (1). Tous trois souhaitaient se rendre compte de la situation de l’agriculture turque avant une possible entrée dans l’Union européenne.
Ils y ont vu ce qu’une certaine agriculture turque avait à perdre à rentrer dans l’UE. Et aussi ils ont entre-aperçu le concurrent qu’un autre type d’agriculture turque peut devenir pour nos productions méditerranéennes.
Avec 7 millions d’actifs agricoles, soit environ 25 % de la population active (d’autres sources donnent de 20 à 30 %), la Turquie compte autant de paysans que l’ensemble de l’Union européenne à 23 (sans la Roumanie et la Bulgarie). A côté, la population active agricole est aujourd’hui inférieure à 3 % en France.
L’agriculture turque compte donc encore un grand nombre d’exploitations, de petite taille (environ 6 ha en moyenne) mais aussi de grandes exploitations : 0,4 % du total des exploitations, parmi lesquelles des sociétés multinationales, occupent des domaines de plus de 100 ha en moyenne et 12 % des terres.

IMG_6101

On trouve, sur les marchés, les productions locales mais aussi des plantes sauvages de cueillette.

La Turquie est, en 2009, un grand pays agricole. Par ses superficies en production (environ 28 millions d’hectares, autant que la France, dont plus de 5 millions sont irrigués) et par ses productions : céréales, coton, élevage, fruits et légumes, tabac et thé sont les principales.
Même si la propriété est particulièrement morcelée, l’agriculture turque est une agriculture moderne, sous l’effet des politiques agricoles menées depuis l’instauration de la République par Atatürk (2) : diffusion de l’enseignement et de la formation technique, infrastructures routières et d’irrigation, création de coopératives d’Etat (appro et collecte), prix garantis ont permis à ce pays d’être autosuffisant en aliments tout en conservant une population rurale importante sur de petites exploitations.
Mais depuis la fin des années 90, la pression du Fonds monétaire international et de la Banque Mondiale l’a amené à inverser la vapeur et à réorienter son agriculture vers une économie libérale, après l’avoir fait pour ses autres secteurs économiques. Les dirigeants turcs ne pouvaient d’ailleurs pas à la fois maintenir une politique agricole protectionniste et vouloir entrer dans l’UE (3).
La Turquie a donc dû commencer à appliquer les recettes habituelles du FMI et de la Banque Mondiale : cure d’austérité pour l’Etat (et donc réduction de ses aides à l’agriculture), libéralisation des échanges, privatisation en particulier celle du secteur coopératif, liberté des prix.
Avec les conséquences habituelles aussi pour les paysans : baisse des prix et du revenu.
On peut citer, comme exemple des effets de la politique libérale, la forte baisse du cheptel ovin (de moitié environ, en vingt ans) du fait de la suppression de garantie des prix et aussi de l’importation de viande congelée de Nouvelle Zélande, qui a contribué à casser les prix.
La tendance est donc aujourd’hui à un désengagement de l’Etat et à une priorité à l’initiative privée. Avec pour conséquence une disparition rapide des petits paysans et une concentration de la terre.
Si la Turquie finissait par rentrer dans l’Europe, la libéralisation totale de ses échanges agricoles, explique François de Ravignan, aurait des effets très négatifs sur son agriculture : faute d’être suffisamment compétitive dans certains secteurs, elle deviendrait importatrice nette de céréales, de viande, de lait et de volaille. Elle ne serait plus exportatrice nette que de fruits et légumes et là elle « participerait au grand déménagement de la production de fruits et légumes du bassin méditerranéen ».
Aussi, pour les agriculteurs, l’exode rural et le chômage sont les perspectives les plus probables.
Pour François de Ravignan et Pascal Pavie, il n’y a pas de fatalité. « Une politique alternative, entre le libéralisme et le tout Etat » reste possible. C’est la seule « qui soit en mesure de défendre plusieurs millions de paysans ».
C’est généralement au nom de la paix entre les peuples que s’est construite l’Europe et que ses élargissements successifs ont été vendus aux citoyens. « On ne reprochera jamais assez aux promoteurs de l’Union européenne », dit François de Ravignan, « de l’avoir fondée sur le libéralisme économique, comme si, de la liberté des échanges – alias la guerre économique -, pouvait sortir ipso facto la paix entre les nations. »

Philippe Cazal, Paru dans le Paysan du Midi du 18/09/2009

1) Pascal Pavie et Moutsie, « Manger bio, Pourquoi, comment ? Le guide du consommateur responsable », Edisud, 2008.

2) En 1923, Mustafa Kemal, « Atatürk » (= « le père des Turcs »), fonde une république laïque et moderne sur les ruines de l’empire ottoman.

3) Par la signature d’une union douanière avec l’UE en 1996, la Turquie a accepté de libéraliser son marché des productions industrielles.

Bio d’exportation et biodiversité

L’objet du périple en Turquie de Pascal Pavie, Moutsie et François de Ravignan était aussi de s’informer sur l’agriculture bio et la biodiversité en Turquie.
Ils ont été reçus par l’association Emanetçiler Derneĝi, dont le but est la sauvegarde de la biodiversité agricole et rurale.
« La Turquie, berceau de l’agriculture il y a 10 000 ans, est un pays très riche en matière de biodiversité », dit Pascal Pavie. « Des générations de paysans-paysannes ont sélectionné des milliers d’espèces d’arbres fruitiers, de semences, d’animaux d’élevage adaptés aux conditions locales très diverses que connaît la Turquie. Ainsi, de l’élevage de montagne en région kurde aux productions tropicales du Sud-Est, on passe par la production céréalière du plateau anatolien sur un territoire quasiment steppique, à la culture du thé sur les rives de la Mer Noire, aux fruits et légumes méditerranéens sans oublier les cultures comme les noisetiers en climat plus continental. »
« On compte 3 000 variétés ou races animales endémiques, bien mieux adaptées que les variétés et races étrangères. Ce sont les petits paysans de montagne et de régions pauvres du Kurdistan ou des villages anatoliens qui utilisent exclusivement des semences locales et essentiellement la traction animale. »
« Comme souvent dans le monde, l’agriculture est beaucoup plus industrialisée en plaine. »
« Le constat de cette association est qu’il faut donc tout faire pour aider cette petite paysannerie à résister face au rouleau compresseur de la modernité et des normes de standardisation dictées par le marché et par les normes occidentales. Ce sont ces petites exploitations qui sont le réservoir de la biodiversité. »
« La question que nous nous posions était de savoir le rôle que jouait l’agriculture biologique dans ce contexte. »
« Tout d’abord cette agriculture se développe par la demande du marché européen : plus de 95 % de la production labellisée bio est exportée par de grandes entreprises comme Içuk ou Rapunzel. »
« Ces firmes intègrent les paysans dans un système de production qui doit satisfaire un marché aux normes européennes ; elles fournissent l’encadrement technique, les plants et les intrants. Si ce marché d’exportation procure quelques revenus à certains paysans, il ne présente pas un bilan écologique satisfaisant à cause des transports et des emballages et surtout ne contribue pas à la sauvegarde de cette biodiversité domestique. »
« Les marchés locaux semblent encore nombreux et la production locale bien présente et diversifiée (avec aussi de nombreux petits stands tenus par des femmes qui vendent des plantes sauvage de cueillette) ; mais nous avons pu aussi constater dans tous les marchés l’envahissement de produits provenant de secteurs agricoles visiblement très industrialisés et standardisés (pommes, tomates, agrumes, légumes). De l’avis de nos interlocuteurs la production réellement biologique est celle de ces petits paysans qui vendent localement et auto-consomment une bonne partie des produits. »

Un certain regard sur le milieu rural

François de Ravignan, ancien chercheur à l’Inra, a travaillé en Afrique subsaharienne, au Maghreb, en Inde et dans plusieurs pays d’Europe. Il a écrit de nombreux ouvrages sur la faim dans le monde et sur le « développement ». Il résidait à Greffeil, dans l’Aude.
Parmi ses ouvrages :
Nouveaux voyages dans les campagnes françaises (avec René Dumont), Le Seuil, 1977.
Comprendre une économie rurale (avec Bernadette Lizet), L’Harmattan, 1981.
Naître à la solidarité (avec Albert Provent), Desclée de Brouwer, 1981.
La faim, pourquoi ?, La Découverte, 1983, réédité en 2009.
Comprendre un paysage (avec Bernadette Lizet), Inra, 1987.
L’économie à l’épreuve de l’Evangile, Cerf, 1992.
L’Avenir d’un désert, au pays sud-audois, Atelier du Gué, 1996, réédition 2003.
Carnets de voyage en Inde 2003-2005, La ligne d’horizon, 2006
Carnet de voyage en Pologne, A plus d’un titre éditions, 2007

Lire, dans ce blog, la présentation de « La Faim, pourquoi ?« , de François de Ravignan.

Une « Association des Amis de François de Ravignan » a été constituée en 2011. Elle a tenu ses 2es Rencontres du 21 au 23 juin 2013 à Camps-sur-l’Agly (Aude). Renseignements : jeanlabourgade@wanadoo.fr

Pour en savoir plus sur François de Ravignan, voir La Ligne d’Horizon. Cette association, dont il a été longtemps président, vient d’éditer son « Carnet de Voyage en Turquie ».

Lire aussi le n°68 (2013) de la revue Horizons Maghrébins sur « l’Afrique en mouvement ». Il rassemble notamment 12 articles sur « François de Ravignan, une passion pour la terre et ses petits paysans ».

Publicités

Récolter les jeunes pousses des plantes sauvages comestibles

Je ne l’ai pas lu mais ça a l’air intéressant (Ph.C.)

Récolter les jeunes pousses des plantes sauvages comestibles (Moutsie et Gérard Ducerf – Éditions du Terran – 24,50 €)

À la fois original, passionnant et surtout constituant une excellente base documentaire grâce à ses innombrables photos, ce livre présente en détail 280 plantes comestibles que l’on rencontre spontanément dans les jardins. Outre une présentation détaillée de chaque espèce, les auteurs y ajoutent la période de cueillette, le mode de consommation, les propriétés de la plante, mais aussi les confusions possibles (avec photos comparatives) et ses caractéristiques de bio indicateur, ce qui est tout à fait remarquable. La dernière partie du livre est un catalogue d’images des plantes présentées, regroupées en fonction de la forme de leur feuillage. Il se termine avec une description rapide de plantes toxiques qui pourraient générer des confusions.

L’avis de MiouMiou : c’est un livre tout à fait remarquable par la manière complète et détaillée dont est traité le sujet, par l’ensemble des informations apportées et par la grande facilité de consultation qu’il offre grâce à une présentation sobre et claire et des mises en exergue des points importants à retenir dans les descriptions. Un très beau travail qui a dû demander beaucoup de temps et de rigueur pour parvenir à ce niveau d’exhaustivité.


Peut-on envisager l’agriculture sans pesticides ?

Compte rendu d’un débat à Montpellier SupAgro, le 24 novembre 2009, organisé par l’école et par Ingénieurs Sans Frontières. Les deux intervenants : Jean-Marc Petat, représentant le fabricant de produits de traitement des plantes BASF, et Marc Dufumier, agro-économiste, alors professeur à AgroParisTech.

Ce débat a fait ressortir deux logiques agro-économiques contradictoires, celle de l’industrialisation uniforme de l’agriculture et celle de l’agro-écologie.

Petat

Jean-Marc Petat : « Accélérer les démarches de progrès, l’innovation produits… en utilisant toute la boite à outils. »

La courtoisie, lors de ce débat organisé par Montpellier SupAgro et Ingénieurs Sans Frontières le 24 novembre (2009), n’a pas empêché les conférenciers d’aller au fond de leur pensée. Et le débat en a été d’autant plus riche.
La question, posée sans détour, était de savoir si l’on peut envisager une agriculture sans pesticides. Vaste sujet.

Jean-Marc Petat, responsable du département filières et environnement chez BASF, a d’abord tenu à souligner « l’expertise » engagée par les sociétés phytosanitaires dans le processus d’homologation des produits puis dans l’accompagnement de leur mise en marché afin « qu’elles soient le mieux utilisées possible ».
Il a rappelé aussi que ces sociétés fournissent des « pesticides » (les fabricants préfèrent parler de « produits phytosanitaires » ou « phytopharmaceutiques ») à tous les types d’agriculture, conventionnelle, raisonnée ou biologique.

Pour essayer de répondre à la question du débat, Jean-Marc Petat aborde ensuite la « balance bénéfices-risques » des produits de traitement des plantes. Ces produits, dit-il, permettent avant tout de régulariser les rendements.
Ils contribuent par ailleurs à la qualité sanitaire des aliments. J.-M. Petat cite l’exemple des mycotoxines dont l’origine peut être la fusariose des céréales ou le développement d’aspergillus lors de leur stockage ; mycotoxines qui, à certaines doses, peuvent être dangereuses pour la santé humaine.

Le représentant de BASF évoque ensuite le coût croissant, pour les fabricants de produits phytosanitaires, des recherches liées aux dossiers d’homologation : « rechercher une molécule, l’identifier, la sélectionner prend dix ans et coûte 200 M€ ; ces coûts ont été multipliés par sept en vingt ans.
Aujourd’hui, la recherche phyto est très comparable à celle des médicaments. 90 % de ces sommes sont consacrées à étudier l’impact des molécules sur la santé et sur l’environnement. » BASF, pour sa part, attribue 10 % de son chiffre d’affaires à son budget recherche.
« On progresse sans arrêt dans tout ce qui peut permettre un meilleur respect de l’environnement », poursuit Jean-Marc Petat : en 70 ans en France, les doses/hectare ont été divisées par neuf et la toxicité des molécules a été divisée par cinq.
Peu de points communs, donc, entre un pesticide des années 50 et un pesticide d’aujourd’hui. Pour l’avenir, comment ces produits vont-ils évoluer ?

Les travaux des fabricants continuent à suivre la piste du type de formulation : on recherche la plus grande efficacité à la moindre dose possible.
Autre piste, plus récente, l’utilisation de l’efficacité des organismes vivants pour lutter contre leurs prédateurs.
Exemple, la confusion sexuelle contre le ver de la grappe en vigne ; ou l’utilisation d’insecticides ou fongicides naturels contenus dans les plantes : les glucosinolates de la moutarde, les alcaloïdes de la tomate, les tanins du raisin ont notamment pour fonction d’éloigner insectes ou champignons.

Pour Jean-Marc Petat, l’avenir passe aussi par la réponse (dans les pratiques agricoles) à de nouveaux défis : les bonnes pratiques phytosanitaires et la biodiversité.

Il invoque ensuite la solidarité, qui, dit-il, sera nécessaire pour « nourrir 9 milliards d’humains en 2050 sur le moins de terres cultivables possible ».
Face à l’avenir, il y a, dit J.-M. Petat, trois logiques : celle qui remet en cause profondément le système actuel (et il parle de « rejet de l’innovation », d’agriculture biologique et de décroissance, de rejet drastique des intrants et de « tyrannie de l’urgence »); la logique du « rien ne doit changer », du repli sur soi et de la marginalisation (des agriculteurs immobiles face à la société) ; et « la vérité qui se situe certainement au milieu » et qui consiste à « réformer le système, accélérer les démarches de progrès, l’innovation produits, la modification des manières de travailler » et qui nécessite « d’utiliser toute la boîte à outils ».
« Toutes les expertises », conclut Jean-Marc Petat, « disent que pour produire plus et mieux il faut additionner les facteurs de production, voir où cultiver davantage de terres, où intensifier. Les pesticides ne sont pas la solution, mais une partie de la solution ».

Retrouver l’équilibre écologique

L’analyse de Marc Dufumier, professeur de développement agricole à AgroParisTech, est différente.
Il réfute la justification des pesticides par la nécessité de « nourrir le monde » : la faim, dit-il, est aujourd’hui un problème de pauvreté et de répartition. « La production mondiale de céréales ou équivalents correspond aujourd’hui à 300 kilos par habitant de la planète. 200 kilos suffisent pour que l’ensemble de l’humanité soit nourri, modestement mais correctement. Mais les gens trop pauvres, qui sont en majorité dans le Sud et sont paysans ou habitants des bidonvilles venus de la campagne, n’ont pas accès à la nourriture en quantité suffisante. »

Dufumier

Marc Dufumier : « L’agro-écologie permettra aux pays du Sud de rompre leur dépendance alimentaire. »

La production agricole, poursuit Marc Dufumier, va là où est le pouvoir d’achat. Et lorsque les débouchés alimentaires ne sont pas solvables, elle va vers l’aliment du bétail ou l’éthanol.
Et cela pas uniquement dans les pays occidentaux. Le Brésil « exporte du soja pour l’alimentation de nos élevages de cochons alors que des Brésiliens ont faim. »
Au Sud, les paysans, qui produisent par exemple du café ou du cacao mal payé, n’ont pas de quoi manger à leur faim ni de quoi s’équiper pour augmenter leur productivité.

L’autre grand problème de la faim est la dépendance des pays du Sud à l’alimentation produite au Nord.
Face à ce constat, Marc Dufumier propose de « revoir entièrement la copie ». Pour répondre au défi de l’alimentation de l’humanité en 2050, il faut, dit-il, produire davantage, mais c’est au Sud qu’il faut le faire. Et cela sans défricher exagérément pour éviter de déstocker du carbone. Ce qui implique « une révision complète des pratiques ».

Marc Dufumier revient sur les causes de l’utilisation intensive des pesticides. On a voulu, dit-il, répondre à l’accroissement de la population au siècle dernier par l’augmentation des rendements à l’hectare. Pour cela, on a mis fin à la sélection massale des semences (sélection par le paysan) qui permettait de sélectionner les variétés adaptées aux écosystèmes locaux et d’avoir une très grande biodiversité culturale.
On a investi massivement dans la recherche génétique pour sélectionner des variétés « passe partout » : un petit nombre de variétés, qui ont été diffusées partout dans le monde pour rembourser le coût de la recherche. Mais qui, parce qu’elles ne sont pas adaptées à toutes les situations et pour produire à haut rendement, nécessitent un emploi accru d’insecticides, de fongicides, de désherbants et d’engrais.
Depuis quelques années, après des décennies de production intensive en monoculture, on observe des problèmes de fertilité des écosystèmes et des problèmes de résistance des insectes aux insecticides.
« Un agro-écosystème exagérément simplifié devient extrêmement fragile ».
Ce que reproche Marc Dufumier aux pesticides, c’est le « cide » (de la racine latine « tuer »), c’est-à-dire le choix de régler le problème en supprimant l’insecte, le pathogène ou l’adventice, donc en créant un déséquilibre écologique.

Comment revoir la copie ? Pour Marc Dufumier, la priorité est de tirer le meilleur parti possible de l’énergie solaire (dans la photosynthèse) en maximisant la couverture végétale, « peut-être par des associations très complètes de cultures ». Et d’autre part, de capter au maximum l’azote de l’air, en implantant des légumineuses, afin de réduire l’utilisation d’engrais issus d’énergies fossiles « très coûteux pour l’environnement ».
En même temps, la gestion de l’eau doit être optimisée (brise-vent, meilleure utilisation de l’eau de la couche arable).
La réactivation de la microbiologie des sols et de la microfaune est aussi une voie à développer.
Il s’agit donc de « refonder absolument notre conception de l’agronomie », de revenir à l’agro-écologie.

Au Sud, le changement sera « plus facile » parce que les paysans travaillent le plus souvent à la main et qu’il n’y a pas de capital en jeu. Bien sûr, il faudra progressivement passer du travail manuel à l’attelage et à la charrue.
Et aussi « remettre des droits de douane pour limiter les importations et protéger les prix intérieurs ».
Au Nord, où l’on « produit trop », Marc Dufumier propose de rétablir les quotas et de diversifier les productions : d’abandonner la spécialisation céréales-élevage et de produire à nouveau des légumineuses et de produire au maximum, en circuit court, sur le sol local ce qui correspond aux besoins locaux.
Cela nécessite, ici aussi, de réutiliser les droits de douane pour protéger les prix.
Cette réorientation amènera les agriculteurs européens à avoir des rendements un peu inférieurs. « Il faudra peut-être vivre plutôt avec une tolérance aux insectes, aux agents pathogènes, aux mauvaises herbes.
On aura moins de rendements mais on utilisera aussi moins d’intrants, moins de produits de synthèse et moins d’engrais azotés. »

« Doucement, on est pressés ! »

Après ces exposés, le débat, entre les deux intervenants et avec la salle, n’a pas manqué de relief.
« Je fais la même analyse que Marc Dufumier mais je ne suis pas d’accord avec les solutions », dit Jean-Marc Petat. « On n’a pas le temps, il faut des solutions à court terme », dit-il.

Marc Dufumier répond : « Doucement, on est pressés ! Nous avons un virage à négocier, il ne faut pas déraper.
Il faut reconstruire avec les paysans, ce sera dans chaque lieu différent. »
Par contre, si l’on veut aller vite, ajoute-t-il, il faut redistribuer les revenus entre le Nord et le Sud, « là, c’est plus facile d’aller vite ».
Et il relativise la notion de temps en citant l’exemple du Sud du Mali : dans cette région les agriculteurs sont passés en quatre décennies du type abattis-brûlis à la rotation sans jachère et au pâturage. Nous, en Europe, nous avons mis plusieurs siècles pour faire ce chemin.

Le débat a par ailleurs porté sur le lien entre la mécanisation et l’emploi : pour Marc Dufumier, « l’accroissement brutal de la productivité se fait en mettant beaucoup de gens au chômage ». Par exemple au Brésil, en développant l’emploi du glyphosate pour désherber le soja, « on a licencié les désherbeurs » qui travaillaient à la main.
D’où l’intérêt de préférer les solutions qui préservent l’emploi, font vivre les agriculteurs, tout en évoluant progressivement vers un meilleur équipement.

La conclusion concernait directement le public, majoritairement composé d’étudiants agronomes.
L’avenir est largement ouvert pour le métier d’agronome afin de mettre en oeuvre les solutions innovantes pour répondre au défi majeur des décennies qui viennent : permettre à une population croissante de se nourrir correctement tout en préservant la planète.

Philippe Cazal (paru dans le Paysan du Midi du 04/12/2009)

Pour voir la vidéo du débat, cliquez ici


L’Alimentation, un bien public, pas une marchandise

La sous-alimentation, en Afrique ou ailleurs, n’est pas une fatalité

Ce texte vous est proposé par Survie Languedoc-Roussillon.

logo

Un milliard d’humains sous-alimentés

Sur les 7 milliards d’êtres humains qui en 2013 peuplent notre planète, 1 milliard souffre de sous-alimentation.
Chaque année 6 millions d’enfants de moins de dix ans meurent de faim.
14 % de l’humanité souffre de la faim mais en Afrique sub-saharienne, c’est un tiers de la population qui est concernée par la sous-alimentation.
Pourtant, l’agriculture mondiale a actuellement les moyens de nourrir 12 milliards de personnes.

Pouvoir se nourrir est un droit

La Déclaration universelle des droits de l’homme (DUDH, 10 décembre 1948) affirme le droit à l’alimentation.
Et la Déclaration de Vienne (25 juin 1993) demande aux Etats de ne pas s’opposer à la réalisation des droits énoncés dans la DUDH, dont la santé et l’alimentation.
Des déclarations malheureusement fort peu suivies d’effet.

L’alimentation doit être gérée en tant que bien public

Lorsque l’homme vivait de cueillette et de chasse, il lui suffisait d’utiliser les ressources de la nature pour se nourrir. Celles-ci n’appartenaient pas à quelques uns mais à tous. Elles constituaient un bien public de l’humanité.
La naissance de l’agriculture a permis d’améliorer l’alimentation, de lui assurer une plus grande régularité et une plus grande diversité. Cette évolution ne change rien au fait que les ressources de la nature appartiennent à tous les hommes.
En se construisant, les sociétés ont organisé la production alimentaire et sa répartition. Cela de façon plus ou moins équitable.
Survie considère que l’alimentation, comme l’air, l’eau, le sol…, est un bien public de l’humanité. Un bien public parce qu’il doit appartenir à tous, à l’état de ressource naturelle, mais aussi à l’état de bien construit par l’activité humaine en société : quelle que soit l’organisation de la production agricole, de la transformation agro-alimentaire, de la distribution alimentaire, le résultat doit être que chaque être humain mange à sa faim.
L’alimentation des êtres humains doit être un bien public, partagé équitablement, et non une source d’enrichissement de certains au détriment des autres.

La colonisation reste d’actualité

La confiscation du bien public alimentation s’est souvent reproduite dans l’histoire des peuples. Par l’asservissement des paysans à l’aristocratie puis à la bourgeoisie.
La colonisation a développé, en Afrique notamment, des cultures de rente destinées à être exportées vers la métropole : café, cacao, sucre, banane, ananas…
Une partie importante de l’agriculture africaine reste orientée vers les cultures d’exportation, aux dépens de l’agriculture vivrière, dont les populations locales ont besoin pour se nourrir. De nombreux petits paysans pratiquent aussi ces cultures d’exportation ; mais la plus-value en est accaparée par les sociétés qui exportent, transforment et distribuent ces produits.

Les entraves à l’alimentation

Un certain nombre de raisons font que l’accès des peuples à l’alimentation est entravé : les petits paysans ont souvent difficilement accès à la terre parce que les grands domaines se l’approprient.
Ces grands domaines sont aux mains des descendants des colons (par exemple en Afrique du Sud), des élites au pouvoir (Zimbabwe), de sociétés minières, d’Etats étrangers et des sociétés multinationales un peu partout en Afrique.
L’eau est souvent confisquée au profit de grands projets privés (exemple au Mali) ou des sociétés minières.
Les petits paysans, par ailleurs, ont du mal à accéder à la formation, à l’appui technique, aux fruits de la recherche, parce que les Etats n’ont pas de politique publique de développement agricole et parce que la recherche est souvent aux mains de firmes privées.
Ils n’ont pas non plus accès au minimum de moyens techniques (à commencer par la traction animale) qui leur permettraient d’obtenir des rendements corrects.

Une économie mondialisée tournée vers le profit

L’ordre économique mondial décourage les petits producteurs de produire des cultures vivrières.
Les plans d’ajustement structurel, ordonnés à partir des années 1980 par les institutions financières internationales (Banque Mondiale, FMI), ont obligé les pays en voie de développement à privilégier le remboursement de la dette aux détriment des dépenses sociales (santé, éducation, agriculture, transport). Ils ont en même temps poussé les Etats à promouvoir l’économie privée, les décourageant d’avoir des politiques agricoles publiques.
Plus récemment, l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce), en impulsant la réduction des barrières douanières, a favorisé les exportations (agricoles notamment) des pays riches vers les pays pauvres. Le « prix mondial » a découragé les paysans africains et autres de vendre leur production sur les marchés : avec des coûts de production souvent dix fois plus élevés que ceux des pays riches, ils ne sauraient être compétitifs sur un marché ouvert.
Mais la règle du jeu est biaisée : les Etats-Unis comme l’Europe (à travers la Pac, Politique agricole commune) ont subventionné leur agriculture pour lui permettre d’exporter (ces subventions, bien que réduites, persistent en 2013).
La règle des pays riches, c’est « libéralisez votre économie pendant que nous protégeons la nôtre ».
Ils la mettent actuellement en pratique à travers les APE (Accords de Partenariat Economique) que l’UE impose aux pays d’Afrique.

La faim : pas un problème de production mais de partage

La faim n’est pas essentiellement un problème de sous-production, de sécheresse ou d’infertilité des terres agricoles. C’est avant tout un problème de partage des ressources naturelles et de loyauté des échanges commerciaux.
La logique de l’agro-industrie, qui consiste à produire toujours plus quitte à détruire l’environnement, ne vise pas à satisfaire les besoins alimentaires mais à procurer du profit aux grandes exploitations, aux fournisseurs de semences, d’engrais, de produits chimiques, de machines, au négoce et à l’industrie agro-alimentaire.
L’agro-industrie prétend « nourrir le monde ». Ceux qui souffrent de la faim (majoritairement des familles paysannes) n’ont pas les moyens d’acheter ces produits alimentaires.
En vendant ses produits (à prix cassés grâce aux subventions) aux populations urbaines des pays en développement, l’agro-industrie rend impossible le développement de la production paysanne locale.
Par ailleurs, une part croissante de la production agricole mondiale n’est pas destinée à nourrir des humains mais à produire des agrocarburants.
La France participe à ce système mondial. Elle a une voix dans toutes les instances internationales qui imposent ce système économique. De plus, la complicité entre responsables politiques français et africains et sociétés multinationales aggrave cette logique de mainmise sur la terre, de développement de l’agro-industrie capitaliste et d’iniquité des échanges commerciaux, aux dépens du revenu des petits paysans et de l’alimentation des populations.

Propositions pour que chaque habitant de la planète ait les moyens de se nourrir

La souveraineté alimentaire de tous passe par :
Des politiques publiques
Pour s’épanouir, l’agriculture a besoin de soutiens publics, de politiques publiques. C’est le système de développement agricole que nous avons en France, aux Etats-Unis, mais que les institutions financières internationales interdisent aux pays du tiers monde.
Des moyens de développement
Les moyens à mettre en oeuvre : recherche, formation, conseil technique, accès aux semences, fertilisants, outils, crédit, moyens de communication, structures de transformation, de stockage et de commercialisation…
Et souvent, pour commencer, une réforme agraire.
Un modèle agricole conforme aux besoins des paysans
« L’important, ce n’est pas une production de masse mais la production par les masses », disait Gandhi.
L’agriculture familiale, celle qui nourrit les populations, est le type d’agriculture le plus à la portée des paysans et celui qui respecte le plus les ressources biologiques, donc le plus viable à long terme.
Il s’appuie sur la mise en valeur des pratiques agronomiques et savoir-faire locaux.
Un contrôle citoyen des moyens de production
L’organisation des agriculteurs en associations, syndicats, coopératives est un facteur clef du développement agricole.
Elle favorise son orientation dans l’intérêt public et non vers les intérêts privés.
L’organisation des marchés au niveau national
Sans organisation du marché, la production est toujours à la merci de la spéculation et de la concurrence.
Il est nécessaire de réguler les importations et les exportations, de gérer l’offre et les stocks, d’avoir des outils de gestion de crise…
Et au niveau interrégional
Des marchés communs régionaux, avec les incitations et les protections nécessaires, favoriseraient les échanges et le développement.
La démocratie mondiale
Replacer Banque Mondiale, FMI et OMC sous le contrôle de l’Onu pour leur redonner un fonctionnement démocratique.
Mettre en place, au sein de l’OMC, un commerce international juste, en accordant « l’exception agricole » aux pays en développement  pour leur permettre de protéger leur agriculture, de lui apporter les soutiens publics nécessaires et lui accorder l’accès aux marchés des pays riches.

Survie Languedoc-Roussillon
5, impasse des Iris, 34790 Grabels
survielr@wanadoo.fr
Tél. 04 67 03 05 48

survie.org
survielero.blogspot.fr
facebook.com/survie.languedocroussillon

Sur le thème de l’alimentation, lire la présentation de « La Faim, pourquoi ?« , de François de Ravignan.


La faim, pourquoi ? F. de Ravignan

Plutôt que de vouloir « nourrir le monde », François de Ravignan propose que nous cessions d’empêcher les paysans du Sud de se nourrir eux-mêmes.

« La faim, pourquoi ? » Un défi toujours d’actualité. François de Ravignan. La Découverte & Syros, 2009.

COUV LA FAIM POURQUOI

La flambée des prix des denrées alimentaires et les « émeutes de la faim » du printemps 2008 ont fait la Une de l’actualité. Aujourd’hui, la sous-alimentation reste une dure réalité, même si on en parle moins : à ce jour, près d’un milliard d’êtres humains (soit 1 sur 7) souffrent de la faim. Ils habitent majoritairement les pays du « Sud », et en particulier l’Asie et l’Afrique. Et, paradoxalement, ce sont les familles paysannes qui souffrent le plus de la faim.
Pour François de Ravignan, agronome qui a beaucoup travaillé dans et sur ces pays, cette situation est le résultat d’une triple exclusion : exclusion de la terre, exclusion du travail, exclusion du marché.
Il l’explique dans un petit ouvrage (125 pages) paru en 2009 aux Editions La Découverte (réédition actualisée), « La faim, pourquoi ? Un défi toujours d’actualité ».
L’Occident a réussi, par sa « révolution agricole » qui a précédé la révolution industrielle, à acquérir un niveau d’autosuffisance alimentaire (qu’il a d’ailleurs confortée par la colonisation). Les hommes politiques, les firmes de l’agrofourniture, les chercheurs, les responsables agricoles du Nord disent souvent que, pour « nourrir le monde », et donc les pays du Sud, il faut y reproduire les techniques utilisées au Nord.
Pour François de Ravignan, ce modèle n’est pas transposable au Sud. Il ne suffit pas, dit-il, d’augmenter la production pour résoudre le problème de la faim ; et il cite l’exemple de la « Révolution Verte » qui à partir des années 70 a été diffusée notamment en Inde, en Asie du Sud-Est et dans certains pays d’Afrique : elle exige de gros investissements (semences sélectionnées, engrais, pesticides, irrigation) et, pour cette raison, elle n’a été, le plus souvent, accessible qu’aux paysans les plus fortunés. Les petits paysans, par contre, se sont endettés, sans pouvoir ensuite rembourser leurs emprunts, ruinés notamment par la baisse des prix consécutive à l’augmentation de la production.
Il faut ajouter que cette « révolution verte » a causé de graves dégâts à l’environnement.
La grande majorité des paysans du monde ne sont pas mécanisés : 2 % seulement ont un tracteur. Ils produisent très majoritairement pour l’autoconsommation, sur des superficies souvent trop petites pour nourrir suffisamment leur famille.
Ils n’ont pas les moyens d’acheter semences sélectionnées, engrais, pesticides.
Quant aux OGM (organismes génétiquement modifiés), censés augmenter la productivité, « leur premier effet est de priver les paysans de produire eux-mêmes leurs propres semences », et donc de les endetter.

« Plutôt que la production de masse, la production par les masses »

PortraitFdeRavignan

François de Ravignan, en 2009 devant la Maison Paysanne de Limoux (Aude). Il est décédé en 2011.

Si les agricultures traditionnelles du Sud ne parviennent pas à nourrir leur population, ce n’est pas essentiellement pour des raisons techniques. Les petits paysans du Sud sont souvent découragés de vendre leur production par la concurrence déloyale des denrées alimentaires du Nord : produites grâce aux subventions de la Pac (Politique agricole commune de l’Union européenne) ou de l’Etat américain, et exportées également grâce aux subventions, ces productions du Nord arrivent à bas prix sur les marchés du Sud et amènent les paysans locaux à cesser de produire pour le marché.
Un autre facteur de sous-alimentation au Sud est la production, sur de grandes superficies, par des sociétés multinationales (souvent d’origine française en Afrique), de cultures de rente, de la banane à l’huile de palme en passant par le soja et la canne à sucre. Ces cultures prennent la place des cultures vivrières. Les petits paysans sont souvent chassés de leur terre par ces sociétés, avec la complicité de leurs gouvernants ; les ouvriers agricoles qui travaillent dans ces plantations touchent souvent des salaires de misère ; les productions sont exportées, transformées à l’extérieur, et donc la plus-value et les emplois échappent aux pays du Sud.
Augmenter la production alimentaire, dit François de Ravignan, c’est une chose ; que tous y aient accès est une autre chose. L’amélioration de la situation alimentaire d’ensemble n’est possible que par l’accès du plus grand nombre aux moyens de production : la terre, des prix de vente corrects, l’outillage, les possibilités de transport, la liberté de s’organiser, la faculté de résister à la concurrence de productions étrangères, le crédit.
Sur le plan technique, l’auteur propose de donner la priorité à une meilleure utilisation de l’environnement immédiat, sans dépense monétaire.
Et il cite Gandhi (1916) : « L’important, ce n’est pas une production de masse mais la production par les masses ». Il est plus intéressant, poursuit F. de Ravignan, que des milliers de paysans, avec des moyens simples, doublent ou triplent leurs rendements, plutôt que de les multiplier par cinq ou six sur de grands périmètres où ne travailleront que quelques centaines de salariés (exemple d’un projet de périmètre irrigué au Burkina Faso).
Parmi ces « méthodes simples » : des semis à la bonne date, la fertilisation organique, un désherbage soigneux, l’acquisition commune d’intrants dont le matériel.
Dans sa conclusion, François de Ravignan souligne que les solutions à la faim dans le monde se trouvent aussi « ici » : il ne s’agit pas de savoir « comment nourrir l’humanité » mais « comment ne pas l’empêcher de se nourrir elle-même ». Il s’agit donc de mettre fin au mythe du « Progrès », du « Développement » et aux solutions occidentales de rentabilité maximale de l’économie, de guerre économique.
Il s’agit de fonder une nouvelle économie non pas sur le principe de la concurrence mais sur ceux de la complémentarité et de la solidarité.
Car, pour François de Ravignan, « la faim n’est que le symptôme le plus accusé de notre déshumanisation ».
Mais l’auteur ajoute que ce problème d’exclusion d’une partie de l’humanité n’est pas qu’un problème Nord-Sud. L’exclusion se produit aussi, et de plus en plus, au Nord, vis-à-vis des chômeurs ou encore d’une partie des agriculteurs. Raison de plus d’inventer un nouveau système économique et un nouveau mode de relation entre humains.

Philippe Cazal (paru dans le Paysan du Midi du 12/06/2009).

* * * * *

Une « Association des Amis de François de Ravignan » a été constituée en 2011. Elle a tenu ses 2es Rencontres du 21 au 23 juin 2013 à Camps-sur-l’Agly (Aude). Renseignements : jeanlabourgade@wanadoo.fr

Pour en savoir plus sur François de Ravignan, voir le site de l’association (ci-dessus), le site de La Ligne d’Horizon ou encore lire le n°68 (2013) de la revue Horizons Maghrébins sur « l’Afrique en mouvement ». Il rassemble notamment 12 articles sur « François de Ravignan, une passion pour la terre et ses petits paysans ».

* * * * *

Lire aussi, sur ce blog, « L’alimentation, un bien public, pas une marchandise« .