La révolution bolivarienne au Venezuela: leurre ou vraie révolution ?

La « révolution bolivarienne », impulsée au Venezuela à partir de 1999 par Hugo Chavez et son entourage, vit vraisemblablement ses derniers moments. Difficile de dire ce qu’il en restera, mais on peut s’interroger sur ce qu’elle a été : s’agit-il d’une vraie révolution ?

Pour tenter de répondre à cette question, je vous propose deux articles et une synthèse de deux livres. Des approches différentes, mais qui se complètent et pourront s’ajouter aux informations que vous avez déjà ou que vous trouverez par ailleurs.

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« Dérive autoritaire mafieuse »

Un article récent (1er/8/2017) sur le blog de Saintupery (Club de Mediapart), intitulé « Le chavisme dissident dénonce la « Néodictature » et appelle à la résistance« , aborde le contexte actuel de la situation au Venezuela, qu’il qualifie de « dérive autoritaire mafieuse de Nicolas Maduro et du mouvement bolivarien ».

Lire cet article.

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« Une non-révolution »

Aussi radicale est l’analyse de Félix Rodrigo Mora publiée le 13/07/2017 sur son blog « Esfuerzo y Servicio Desinteresados ». Pour cet auteur espagnol, la révolution bolivarienne n’a rien d’une révolution, parce qu’elle vient d’en haut mais aussi parce qu’elle reproduit simplement, dit-il, les mécanismes du système capitaliste.

Lire cette analyse : FRM Venezuela Dar explicaciones

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Chavez entre deux feux : les révolutionnaires et les chavistes conservateurs

Dans deux de ses livres, l’auteur américain George Ciccariello Maher met l’accent sur le point de vue des gens d’en bas et des révolutionnaires vénézuéliens qui, selon lui, ont donné l’impulsion au mouvement dirigé par Hugo Chávez, l’amenant régulièrement à se radicaliser.

Les chavistes de base : « Chavez, c’est nous qui l’avons créé »

Le premier de ces livres, c’est « La révolution au Venezuela. Une histoire populaire », traduit en français en 2016 (Ed. La Fabrique) mais publié originellement en anglais en 2013. Le titre anglais, « We created Chavez » (nous avons créé Chavez), est très signifiant.

George Ciccariello Maher montre qu’en effet l’élection d’Hugo Chavez en 1998, qui fait suite à ses deux coups d’États manqués de 1992, n’est que la continuation d’un long mouvement de révolte populaire des Vénézuéliens. L‘un des premiers jalons de cette histoire de révoltes est l’opposition, à partir de 1958, au régime de démocratie formelle dirigé par Rómulo Betancourt après la chute de la dictature de Marcos Pérez Jiménez. C’est à cette époque que démarrent des mouvements de guérilla.

Suite à l’échec de la guérilla, que G. Ciccariello Maher attribue à un « avant-gardisme » sans lien avec les masses, les leaders révolutionnaires se rapprocheront de celles-ci, notamment, dans les années 60 et 70, par la création de petits partis et de « fronts de masse » semi-légaux (ouvriers, étudiants) liés aux mouvements clandestins.

On note aussi, à cette époque, la résurgence du bolivarisme, comme réappropriation d’une tradition révolutionnaire nationale incarnant les luttes anti-impérialistes et non dénuée de fétichisme par rapport au personnage de Simon Bolívar.

En 1989 survient le « Caracazo », nom donné à une semaine d’émeutes contre les réformes néo-libérales de Carlos Andrés Pérez. Ces émeutes furent très durement réprimées (plusieurs centaines voire milliers de morts). Mais cela n’empêcha pas la poursuite de la résistance des Vénézuéliens, en particulier les habitants des quartiers pauvres de Caracas (les « barrios ») : on voit, dans ces barrios, émerger des organisations autonomes, assemblées autogérées et groupes d’auto-défense armée, contre le marché de la drogue et pour un travail d’éducation populaire (organisation d’activités sportives, culturelles et de loisirs).

Ces groupes de résistance armée se sont maintenus sous le chavisme (« los colectivos »), de même que les assemblées autogérées. Pour G. Ciccariello Maher, « la pression populaire a fait avancer le processus bolivarien ». Elle l’a aussi défendu, en particulier lors du coup d’État manqué contre Chavez en 2002. Chez ces gens d’en-bas, dit l’auteur, il y avait une relative confiance dans Chavez, mais pas dans son entourage bureaucratique, voire corrompu, qui le freine ; pour certains, « il y a Chavez et le processus révolutionnaire, qui permet si besoin d’aller plus loin que Chavez ». De même, les luttes des femmes, des étudiants, des Afro-vénézuéliens, des indigènes et des paysans « ont poussé Chavez vers la gauche ».

Dans sa conclusion, G. Ciccariello Maher, faisant référence à Lénine, estime que « la révolution nécessite une accumulation de pouvoirs » populaires, née de la convergence des luttes « avant de déconstruire l’État » pour le remplacer par un demi-état prolétarien (bourgeois et ouvrier à la fois) destiné à s’éteindre. « Les deux piliers de la bourgeoisie, la bureaucratie et l’armée, doivent être remplacés par des structures contrôlées par le peuple ». Au Venezuela, les milices d’auto-défense nées de la guérilla et les assemblées de quartier autogérées peuvent se situer dans cette logique. Le pouvoir chaviste a appuyé les unes et les autres : la loi organique des forces armées, en 2009, prévoit la mise en place de milices populaires, destinées à remplacer l’armée de métier ; en 2010, les communes sont officialisées.

Si l’extrême gauche pense trouver un allié en Chavez, celui-ci reste bridé par la bureaucratie de l’État central et des exécutifs locaux, qui pratiquent l’inertie pour protéger leurs privilèges. « L’appareil d’État vénézuélien concentre un mélange détonnant de guérilleros et d’opportunistes, de décentralisateurs authentiques et de nouvelles élites vêtues de rouge et assoiffées de pouvoir… »

La disparition de Chavez, en mars 2013, porte un coup d’arrêt « à son rôle d’unification du processus bolivarien ». Au moment où est écrit le livre, « il reste la constitution (de 1999) et l’idée révolutionnaire qui la sous-tend », il reste aussi, même après sa mort, la fonction unificatrice de Chavez, « à moins qu’il soit transformé en souvenir historique ».

La commune en construction : chantier compromis

Le deuxième livre, en anglais, « Building the commune. Radical democracy in Venezuela » (La commune en construction. La démocratie radicale au Venezuela), Éditions Verso, 2016) met l’accent sur les conseils communaux et les communes, mis en avant par Hugo Chavez peu avant sa mort, dans son discours dit « El golpe de timón » (le coup de gouvernail, 20/10/2012), où il parle « d’État communal », traçant en quelque sorte la voie.

Mais ces conseils communaux et ces communes viennent de loin. Ils sont la suite des assemblées de quartier autogérées, mises en place par l’initiative populaire. Les lois chavistes sur les communes (2006 et 2010) ont été peu appliquées, du fait de la résistance bureaucratique, mais on a compté jusqu’à 45 000 conseils communaux et 1 500 communes, la pression populaire les faisant avancer malgré tout.

Ces lieux de démocratie directe réunissant les habitants recouvrent des formes très diverses. Certains produisent, des biens alimentaires, des vêtements, des logements, organisent la distribution de ces biens… Ils créent des stations de radio. Ils font en sorte de répondre aux besoins de la population, se soucient de durabilité.

Aux antipodes de la vision de George Ciccariello Maher, on trouve celle de Margarita López Maya, écrivaine vénézuélienne, pour qui les conseils communaux, sous un couvert de démocratie directe, sont une façon pour le chavisme de centraliser le pouvoir entre les mains du président. Les moyens financiers des conseils communaux viennent d’en haut. M. López Maya ignore la dynamique autonome de ces instances, que G. Ciccariello Maher met en avant. Sur ce point, le débat reste ouvert.

Avec la mort de Chavez, la situation change. Selon G. Ciccariello Maher, si « Chavez marchait sur le fil entre les bases populaires et l’État », depuis, le mécanisme dialectique a du mal à fonctionner ; Nicolás Maduro, en prise avec les difficultés économiques et avec l’opposition, accuse souvent l’extrême gauche d’irresponsabilité. « Il ne voit pas que ce ne sont pas les Jacobins » (l’exécutif autoritaire) « qui sauveront la révolution bolivarienne mais les sans-culottes » (le peuple).

« Le choix (pour l’avenir) est entre la commune et le néant », dit G. Ciccariello Maher. Sans illusion vis-à-vis de l’opposition « qui fait tout pour rétablir le système réactionnaire favorable à l’oligarchie », il reste lucide quant aux causes de l’échec de la révolution bolivarienne : crise économique liée à la dépendance quasi-totale au pétrole et incapacité à développer d’autres secteurs (notamment l’agriculture), système rigide de contrôle monétaire ayant entraîné le marché noir et la spéculation, corruption économique privée et étatique, désorganisation des services publics…

Conscient de cette réalité, le peuple vénézuélien s’est exprimé lors des échéances électorales, d’abord en s’abstenant fortement puis en votant majoritairement pour l’opposition. Le pouvoir, lui, pratique la fuite en avant et, face aux revers électoraux, tente de tordre la démocratie en manipulant les institutions. La réponse de l’opposition, privée de possibilité d’agir à l’Assemblée Nationale, est dans la rue. Jusqu’où ira la violence, dans laquelle tant la droite que le régime ont leurs responsabilités, et à qui profitera-t-elle ? Pour l’instant, la sortie de crise n’est pas en vue.

Ph.C.

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En savoir plus :

George Ciccariello Maher.

Voir sur le site chaviste Aporrea les articles de Roland Denis et Nicmer Evans.

Félix Rodrigo Mora.

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Podemos : de la rue aux institutions

« Nous avons décidé d’aller dans les institutions, au risque de se perdre, quelle autre solution avions-nous ? », dit Alberto Arricruz, expliquant la stratégie de Podemos. Ce mouvement a choisi de prolonger la mobilisation des Espagnols dans la rue depuis le 15 mai 2011 par un processus de conquête des institutions. Apparaît alors le risque que Podemos devienne un parti politique comme les autres…

Alberto Arricruz.

Alberto Arricruz.

Lire la suite sur le blog des Ami.es de François de Ravignan.


« Tout n’est pas blanc et noir, en Afrique comme ailleurs »

Pour des hommes « qui ne sont pas rentrés dans l’histoire », les Africains d’aujourd’hui sont bien créatifs, combatifs et solidaires. C’est ce que montre le livre (1) de Daniel Dupuis qui a recueilli de nombreux témoignages d’hommes et de femmes à l’action dans divers pays d’Afrique de l’Ouest. L’auteur met en balance cette réalité avec le discours raciste qui, de Voltaire à Sarkozy, justifie la colonisation.

1) « Tout n’est pas blanc et noir. En Afrique comme ailleurs », Daniel Dupuis, Éditions alfAbarre, 2015.

Tout n'est pas blanc et noir face 2

Daniel Dupuis nous invite, à travers ces pages, à un va-et-vient entre d’un côté le discours de grands écrivains et hommes politiques français, du XVIIIe siècle à nos jours – un discours qui célèbre uniformément la supériorité de la race blanche -, et de l’autre côté la rencontre d’Africains d’aujourd’hui, qui construisent pierre à pierre leurs sociétés et leur avenir.

L’imaginaire raciste vient de loin, explique Daniel Dupuis, qui cite souvent les travaux de Survie et en particulier l’ouvrage d’Odile Tobner « Du racisme français » (Ed. Les Arènes, 2007). Les « nègres », dit Voltaire, sont prodigieusement moins intelligents que les blancs. Pour Montesquieu, ils sont « naturellement paresseux » et pour Hegel ils représentent « l’homme naturel dans toute sa barbarie », sans « moralité » ni « sentiment ».

Cet imaginaire n’est pas neutre, il contribue à justifier la conquête coloniale, comme le fait Victor Hugo en 1879 : « L’Afrique n’a pas d’histoire ; une sorte de légende vaste et obscure l’enveloppe. » Aussi l’Europe est-elle selon lui légitime à faire de l’Afrique « un monde » : « Allez, Peuples ! Emparez-vous de cette terre. Prenez-la. A qui ? A personne. Prenez cette terre à Dieu. Dieu donne la terre aux hommes. Dieu donne l’Afrique à l’Europe. Prenez-la. »

Ernest Renan (1823-1892) prône « la régénération des races inférieures ou abâtardies, par les races supérieures ». Pour lui, la « race chinoise » est une race d’ouvriers, « le nègre » est fait pour travailler la terre et il y a « une race de maîtres et de soldats, c’est la race européenne. » Jules Ferry ne dénote pas, en estimant que les « races supérieures » ont « le devoir de civiliser les races inférieures ». Ni Léon Blum (1872-1950) qui, avec d’autres mots, tient à peu près le même discours.

Aussi ne faut-il pas s’étonner du vote, le 23 février 2005, par les parlementaires français d’une loi évoquant « le rôle positif de la présence française outre-mer », en oubliant de parler de rôle négatif. Aimé Césaire (« Discours sur le colonialisme », 1955) avait pourtant dressé le bilan de la colonisation : des « sociétés vidées d’elles-mêmes, des cultures piétinées », les milliers d’hommes sacrifiés à la construction du chemin de fer Congo-Océan (15 à 30 000), « les millions d’hommes à qui l’on a inculqué savamment la peur, le complexe d’infériorité… », « les cultures vivrières détruites, la sous-alimentation installée… ». Et puis il y a les millions (de 11 à 20 selon les estimations) d’Africains victimes de la traite.

Lorsque le 26 juillet 2007 le Président de la République Française, Nicolas Sarkozy, dans son discours de Dakar, estime que « l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire » et qu’il « ne s’élance jamais vers l’avenir », il y a, dit Daniel Dupuis, « de l’arrogance et du paternalisme » et surtout beaucoup d’ignorance et d’inculture ; et c’est en même temps la perpétuation d’une culture raciste et colonialiste française.

Terre d’espoir

A l’inverse des affirmations du journaliste franco-américain Stephen Smith (« Négrologie », Calman-Levy, 2003), pour qui l’Afrique est un « Ubuland sans frontières, terre de massacres et de famines, mouroir de tous les espoirs », l’Afrique, estime Daniel Dupuis, fourmille de ressources… humaines qui s’emploient à construire un monde meilleur.

Et l’auteur en donne de nombreux exemples, à travers des témoignages recueillis en 2010 et 2011 au Burkina Faso, au Mali, au Niger, au Sénégal et au Bénin.

Parmi eux, Germain Ouédraogo évoque le théâtre d’intervention sociale, qui contribue à la sensibilisation des spectateurs, par exemple sur des questions comme l’excision, la scolarisation des filles, la culture biologique…

Un chapitre est consacré aux « écologistes en action », dont Haïdar el Ali, fondateur de la Fédération démocratique des écologistes du Sénégal, à l’origine de la plantation de plus de cent millions de palétuviers pour reconstituer la mangrove du littoral de la Casamance.

Les chanteurs, comme Didier Awadi, Smockey, Sam’sklejah, sont pour leur part engagés dans la dénonciation de la misère, du chômage, de l’analphabétisme et de la corruption. Les deux derniers sont à l’origine du « Balai Citoyen » (2013), mouvement qui a fortement contribué au départ de Blaise Compaoré, le président du Burkina Faso.

Les femmes sont à l’origine de nombreuses initiatives, pour la scolarisation des adolescentes, pour l’alphabétisation des femmes, la connaissance de leurs droits, leur formation à la gestion, contre l’excision, la polygamie… Françoise Bibiane Yoda et le réseau Femmes en action accompagnent les associations dans le développement d’activités génératrices de revenu.

Il y a aussi les paysans, tel Yacouba Sawadogo (Burkina), qui a encouragé la diffusion de techniques adaptées à l’environnement sahélien (zaï, demi-lune) et qui, comme Mamadou Diakité (Mali), a promu la régénération naturelle assistée : en plantant des arbres selon des techniques simples et appropriées des centaines de milliers d’hectares du Sahel ont échappé à la désertification.

Au Burkina, les Groupements Naam travaillent aussi pour un développement agricole solidaire, respectueux de l’homme et de la nature, et pour la sécurité alimentaire.

Ousmane Tiendrébéogo, lui, se bat contre le coton OGM de Monsanto, qui endette les paysans et cause leur expulsion au profit de grandes entreprises financières.

Des exemples d’activités dans le secteur informel (à Cotonou notamment), illustrent la faculté d’adaptation des Béninois, entre autres, dans une économie dominée par un système économique néo-colonial.

Daniel Dupuis donne aussi la parole aux militants politiques, altermondialistes par exemple, comme Moussa Tchangari et Ali Idrissa (Niger), qui dénoncent les conditions de l’exploitation de l’uranium par Areva ; ou comme Samba Tembely au Mali (Coalition des alternatives africaines dette et développement.

Nous sommes donc loin de l’inertie et de l’indolence d’indigènes assommés par le soleil tropical ou inhibés par leur incapacité à prendre en mains leur destin. Adama Ba Konaré avait écrit un « Petit précis de remise à niveau sur l’histoire africaine à l’usage du président Sarkozy » (La Découverte/Poche 2009). Le livre de Daniel Dupuis est une sorte de petit précis des initiatives et du courage humain. A lire absolument pour avoir un aperçu d’une réalité assez largement ignorée par les médias français, encore en 2016.

Ph.C.