Noir Canada, pillage, corruption et criminalité en Afrique

Le poids des compagnies minières dans la société canadienne. Leurs pratiques en Afrique. Comment, au nom de l’économie, elles peuvent tout se permettre.

« Noir Canada, pillage, corruption et criminalité en Afrique », d’Alain Deneault (avec Delphine Abadie et William Sacher), Ed. Ecosociété, Montréal 2008.

Suite à une action judiciaire, l’éditeur a retiré l’ouvrage de ses ventes. Il est disponible en pdf sur www.congoforum.be.

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Un Dossier Noir d’Alain Deneault et William Sacher sur l’activité minière et le rôle pivot du Canada comme paradis judiciaire est en projet, en partenariat avec l’association Survie. Il n’est jamais trop tard pour lire « Noir Canada », l’un des ouvrages majeurs d’Alain Deneault (avec le concours actif de William Sacher et Delphine Abadie).

Dans Noir Canada, Alain Deneault explique le rôle déterminant des bourses de Vancouver puis, aujourd’hui, de Toronto dans l’activité des sociétés minières, canadiennes ou autres. Dans les années 90, les pouvoirs publics ont attribué à cette bourse la fonction de financer la relance de l’industrie minière canadienne. Elle a pour rôle d’attirer les capitaux, en particulier les capitaux à risque. Et elle est suffisamment peu regardante sur les pratiques des sociétés minières pour que tout « se passe bien ».
Peu importe si les sociétés minières, en particulier les « juniors » (celles qui découvrent les gisements sans avoir forcément les moyens d’investir dans l’exploitation), s’adonnent à la spéculation, pour faire de gros profits sur la valeur de leurs actions, plutôt que de participer au développement économique des pays où elles prospectent. Le jeu est ensuite de se faire racheter par une « major », qui aura les moyens d’investir dans l’exploitation du site et de capter la plus grande partie des richesses issues du sous-sol de la région concernée.
Le gouvernement canadien participe à la promotion de ce système en accordant aux sociétés minières des mesures fiscales et réglementaires avantageuses, qui contribuent à créer le « climat d’affaires » nécessaire. Mais aussi il édicte une législation laxiste, qui plutôt que de mettre ces sociétés devant leurs responsabilités, au sujet notamment de leurs activités douteuses en Afrique, s’attache à leur garantir au contraire une protection juridique.
Ce climat d’affaires attire bien entendu également les investisseurs étrangers : 60 % des sociétés minières mondiales sont inscrites à la Bourse de Toronto.
Paradis judiciaire, le Canada est aussi en relation avec les paradis fiscaux. Il a par exemple mis en place un « corridor fiscal » avec la Barbade, qui permet aux sociétés installées dans ce paradis fiscal de rapatrier leurs bénéfices au Canada sans être imposées.
L’état d’esprit qui règne autour de la Bourse de Toronto n’est pas étranger au fait que le Canada est le seul pays au monde dont l’industrie minière est intégrée verticalement : une intégration qui comprend les entreprises minières, les sociétés de courtage, les fabricants d’équipement, l’université…

Un climat très favorable aux prédateurs

Le livre illustre largement le comportement des sociétés minières « canadiennes » et autres (la composition du capital de ces grandes sociétés relativise souvent leur identité nationale).
C’est l’Afrique, bien sûr, qui est le théâtre privilégié de leur activité. Parce que ce continent regorge de ressources minières mais aussi parce qu’il est particulièrement vulnérable à l’action des prédateurs.
53 % des entreprises minières d’exploration qui travaillent en Afrique sont canadiennes et 45 % des sociétés minières toutes vocations confondues.
« Noir Canada » donne des exemples de leur comportement :
En Tanzanie, où Sutton est accusée d’avoir exproprié sans indemnisation les « creuseurs artisanaux » mais aussi d’avoir détruit leurs habitations et d’avoir bouché leurs trous au bulldozer (1996). Certains témoins affirment que lors de cette action 52 creuseurs auraient été ensevelis dans leurs trous. Dans une action en justice entreprise par Barrick Gold (repreneur de Sutton), l’auteur et l’éditeur n’ont pu apporter de preuves concernant ces affirmations. Ce qui les a amenés à retirer « Noir Canada » de la vente.

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Photo issue du site Photo Libre

Au Mali (Sadiola) où Iam Gold et Anglo Gold exploitent l’or avec des coûts qui sont parmi les plus bas du monde (2003…). Et pour cause : elles ne prennent nullement en compte le milieu humain et naturel : les habitants soufrent de maladies respiratoires graves dues aux poussières (et aussi de leur teneur en arsenic), les femmes sont très nombreuse à subir des fausses-couches et le décès d’enfants en bas âge est très élevé, à cause du cyanure qui pollue l’eau potable…
Au Ghana, ce sont les manifestants, qui protestent contre un millier de licenciements, qui se voient tirer dessus par la police (neuf mineurs tués en 1999).

La partie sur le Congo Kinshasa est particulièrement développée. Ce pays est très riche en minerais de toutes sortes. Et les sociétés minières sont fortement impliquées dans son histoire politique de ces dernières décennies.
Mobutu pillait tout seul les richesses de son pays. Les sociétés minières se sont occupées de financer et d’armer Laurent Désiré Kabila pour le chasser… et prendre leur part du pactole. En échange de leur appui, elles se font accorder des contrats d’exploitation « léonins », où elles se voient attribuer des concessions pour une bouchée de pain et avec très peu d’imposition. Au détriment bien sûr des sociétés minières nationales, en particulier la Gecamines, et sans aucune contribution au développement économique du Congo.
Lorsque Kabila, arrivé au pouvoir (1998), voudra s’affranchir de leur tutelle et unifier le pays, les minières se retournent contre lui et s’allient à l’Ouganda et au Rwanda. Chacun de ces pays crée, en enrôlant des Congolais, un mouvement de lutte armée, l’Ouganda le RCD, le Rwanda le MLC (de Jean-Pierre Bemba). C’est à qui contrôlera le maximum de territoires miniers, en mettant le pays à feu et à sang. Les sociétés minières sont toujours gagnantes : elles arment les uns et les autres et garantissent ainsi, quoi qu’il arrive, leurs droits d’exploitation.
Le trafic d’armes, qui est un moyen de régner, peut devenir l’activité principale. Comme en Sierra Leone où « on exploite le diamant pour vendre des armes plutôt que l’inverse ». L’activité minière est alors une couverture.
Les exactions liées aux compagnies minières en Afrique ne peuvent se résumer aux débordements de quelques sociétés. Les sociétés minières bénéficient, pour le moins, d’un climat favorable : lorsque par exemple le FMI incite les gouvernements à privatiser les mines, en échange de prêts ou « d’aides au développement » ; ou lorsque la Banque Mondiale participe au capital d’une société qui exploite le sous-sol au mépris des populations (Sadiola, au Mali).

« L’ami de l’Afrique »

Le troisième grand thème du livre est l’étude de la façon dont les pouvoirs publics canadiens eux-mêmes favorisent et couvrent ces activités de leurs sociétés à l’étranger.
L’un des aspects de la doctrine des pouvoirs publics est le suivant : « Un des principaux rôles du gouvernement est de fournir l’assise capable de légitimer les relations de marché aux yeux des citoyens ».
Alain Deneault étudie le discours de ces pouvoirs publics sur la surveillance des sociétés minières et montre que dans les faits ils s’emploient à les protéger de toute remise en cause.
Il s’inspire par exemple de la loi étatsunienne (2002) sur le contrôle des investissements financiers (qui fait suite à la faillite d’Enron)… tout en l’édulcorant. Les contrôles sont en fait peu appliqués. De même, on est peu exigeants vis-à-vis des sociétés cotées sur la réalité de la valeur économique qu’elles déclarent.

Le Canada « Ami de l’Afrique » l’est surtout en paroles. Il ne fait rien pour chercher la responsabilité de ses sociétés accusées de crimes dans plusieurs pays d’Afrique.

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Photo issue du site Photo Libre

Le Canada n’est par ailleurs pas avare de discours en faveur de la paix tout en étant le 6e pays exportateur d’armement.
Un chapitre sur la francophonie montre que le Québec n’a pas su mettre en œuvre une politique plus exemplaire que celle de l’instance fédérale. La francophonie lui a permis d’accéder aux tribunes internationales, à condition de ne pas remettre en cause la ligne de la France, et donc de signer, à côté des dictateurs africains, des déclarations lénifiantes sur les droits de l’Homme et la démocratie.
L’un des rôles de la francophonie, explique Alain Deneault, c’est de mettre en avant une doctrine économique, celle qui lui est dictée notamment par Michel Camdessus, membre de son « haut conseil » et ex-directeur du FMI, « l’acteur des plans d’ajustement structurel ».
« Comment amener la société civile canadienne à se remettre en cause par rapport à son attitude coloniale ? », se demande l’auteur en conclusion. Les fonds de retraite et les placements publics peuvent-ils continuer longtemps à prospérer sur l’exploitation des richesses de l’Afrique ? D’ailleurs, les Canadiens doivent prendre conscience que « le continent noir est le laboratoire des modalités d’exploitation que l’on s’apprête à imposer chez nous ».
Quant à la France, ce livre y fait souvent indirectement allusion. L’auteur relie à plusieurs reprises ses observations sur les positions des pouvoirs publics ou des sociétés minières canadiennes aux travaux de François-Xavier Verschave sur la Françafrique. Le « noir Canada » et la « Françafrique », deux mondes qui participent d’une même logique.

Philippe Cazal (18/04/2013)

«L’Afrique à la reconquête de ses mines»

L’Afrique serait en train de remettre, en partie, la main sur ses richesses minières. C’est ce que décrit Le Monde des 28-29 avril (cahier géo&politique, pages 4-5), dans un mini-dossier intitulée «L’Afrique à la reconquête de ses mines» (signé Sébastien Hervieu et Charlotte Bozonnet).
Sébastien Hervieu explique comment un discours favorable à la nationalisation des mines monte en Afrique du Sud, au sein-même de l’ANC, le parti au pouvoir, même si ce discours y reste minoritaire. Discours démagogique ? Peut-être, d’autant que l’ANC toucherait, à l’occasion des campagnes électorales, des financements des compagnies minières.
Et, en cas de nationalisation, l’État sud-africain devrait verser 84 milliards d’euros aux entreprises concernées, près d’un tiers du PIB du pays.
Une loi prévoit, en vertu d’une discrimination positive, que 26 % des capitaux des compagnies minières soient transférés à des noirs d’ici 2014. «L’objectif sera difficilement atteint», dit Le Monde.
Le gouvernement envisage par ailleurs de renforcer la compagnie minière nationale, l’AEMFC, mais pourra-t-il dégager les capitaux nécessaires ? Elle pourrait s’associer aux fonds souverains chinois ou russes.
Le congrès de l’ANC a adopté le principe d’une augmentation des taxes minières. Et les droits de douane sur les exportations de minerais non transformés pourraient eux aussi être augmentés.
Autant de signes d’une lente reconquête. Le bras de fer avec les sociétés minières reste loin d’être gagné : l’enjeu est de conserver au pays une partie croissante des richesses minières sans décourager les investisseurs étrangers…
Le Monde cite d’autres exemples de démarches des États africains pour se réapproprier les richesses de leur sous-sol. Ils sont aidés en cela par l’augmentation des cours mondiaux des minerais, liée à la demande des pays émergents.
La Tanzanie et la Zambie envisageraient, comme l’Afrique du Sud, d’augmenter la fiscalité. Le Niger (où se situent les mines d’uranium exploitées par Areva), le Sénégal et le Mozambique souhaiteraient renégocier les contrats. La Guinée a adopté un nouveau code minier ; le Ghana suivrait la même voie. Le Botswana a créé (en 1969 déjà) une société mixte avec la compagnie sud-africaine De Beers.
Cette tendance actuelle commence à contrebalancer la libéralisation du secteur, exigée par la Banque Mondiale dans les années 80 et 90. Il reste toutefois encore du chemin à faire pour que les pays parmi les plus riches de la planète en ressources naturelles (comme le Niger et la RDCongo) ne soient plus en réalité les plus pauvres (derniers au classement de l’Indice de développement humain des Nations Unies).

Philippe Cazal (30/04/2013)

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