Les économistes atterrés : « Changer d’économie ! »

Le système économique libéral, qui règne actuellement sur l’Europe et sur le monde, n’a rien d’un passage obligé même s’il est de plus en plus mis en avant comme pensée unique.

Les auteurs exposent le caractère prédateur de ce système, son échec en matière de relance économique et proposent une économie plus conforme à l’intérêt de la majorité de la population.

« Changer d’économie ! Nos propositions pour 2012 », par Les économistes atterrés, coordonné par Benjamin Coriat, Philippe Légé, Henri Sterdyniak, Editions Les Liens qui Libèrent 2011

Eco Atterrés Propositions 2

Même s’il a été écrit en 2011, en préambule aux élections de 2012 (présidentielle et législatives), ce livre reste d’actualité. Il prévoit d’ailleurs la poursuite de la crise.

Les auteurs, au nombre de 28, sont pour la plupart économistes mais aussi spécialistes dans les domaines de l’emploi et du travail, de l’agronomie, la sociologie, les sciences politiques.

« Atterrés mais pas résignés », ils pensent qu’il « est possible d’éviter la catastrophe sociale qui se prépare dans les laboratoires de l’idéologie néolibérale. » Ils s’opposent à la « pensée unique, dont l’échec est pourtant manifeste », ressassée à longueur de temps par les experts, les décideurs et les éditorialistes.

Le but des classes dominantes : la réduction des dépenses sociales

Le livre décrit le passage progressif, au début des années 1980, des politiques économiques keynésiennes aux politiques libérales.

Des politiques où l’on réduit les dépenses publiques et sociales, avec pour résultat une baisse de la demande et la récession. Cela dans un contexte où l’entreprise n’est plus là principalement pour investir et créer de l’emploi mais pour rémunérer les actionnaires. Et lorsque, à force de spéculer sur les marchés financiers, les banques privées sont en difficulté, l’argent public sert à passer l’éponge.

« Le déficit des finances publiques induit par la crise financière », dit Henri Sterdyniak, « est utilisé comme prétexte par les technocrates et les classes dominantes pour atteindre leur but de toujours : la réduction des dépenses sociales. »

Inventer un modèle de développement humain

Pour les économistes atterrés, « un nouveau modèle de développement » est possible. Il demande des réformes profondes avec un contrôle social de l’évolution économique.

Elles impliquent de « dégonfler le secteur financier » (limiter le rôle des marchés financiers et des activités spéculatives), de recentrer le système bancaire sur les activités productives, de rechercher une croissance économe en matières premières et peu productrice de gaz à effet de serre, de travailler à une société plus égalitaire et plus sobre, et de revoir la gouvernance de l’économie mondiale (faire reculer la mondialisation commerciale).

Il s’agit aussi d’inventer un modèle de développement humain rompant avec la marchandisation effrénée et avec l’exploitation illimitée des ressources naturelles et répondant aux besoins sociaux.

Fiscalité : mettre fin aux niches fiscales et sociales

Les auteurs proposent une nouvelle fiscalité. Au passage, ils font remarquer que la « pression fiscale » des prélèvements obligatoires en France n’est pas de 41 %, comme on le dit souvent, mais de 25 % si l’on met à part les cotisations sociales. Dans les pays d’Europe où les prélèvements publics sont plus faibles, les ménages doivent s’assurer auprès des assurances privées pour la maladie et la retraite.

Revoir la fiscalité c’est, pour les économistes atterrés, supprimer les niches fiscales et les niches sociales (exonérations de cotisations sociales), qui, ensemble, atteignent en France 200 milliards d’euros par an, ce qui accroît d’autant la dette publique.

Ils proposent aussi de revenir à un impôt sur le revenu vraiment progressif, de faire en sorte que l’impôt sur les sociétés ne favorise plus les grandes entreprises, de lutter contre la fraude fiscale et les paradis fiscaux, de viser une harmonisation européenne (mettre fin au dumping fiscal de certains États membres).

Un éloge de la dépense publique

Les auteurs font ensuite « l’éloge de la dépense publique ». Elle est utile à l’économie, y compris au secteur privé, qui bénéficie des infrastructures, de l’éducation et de la formation des citoyens. Les transferts sociaux et les salaires des fonctionnaires soutiennent la consommation et sont donc créateurs de richesses.

On peut constater, dit Christophe Ramaux, que les pays où la dépense publique est plus importante ont une meilleure qualité de vie (santé, enseignement, retraites) et une plus grande égalité.

Les États-Unis, qui dépensent globalement plus pour la santé (par habitant) que la France, mais sur des mécanismes beaucoup plus privés, ont un système de santé moins efficace, avec par exemple une espérance de vie moindre et une mortalité infantile plus élevée. Les frais de fonctionnement du système sanitaire de marché sont « colossaux » : la comparaison public/privé n’est pas à l’avantage de ce dernier.

Revenir au plein emploi

L’ouvrage propose ensuite d’amener les entreprises à sortir de la financiarisation qui vise, sous la pression des actionnaires, des taux de rentabilité de 15 à 20 %. Dans les dernières décennies la part des salaires n’a cessé de diminuer, dans la valeur ajoutée des entreprises, au profit de l’augmentation des dividendes. La crise n’a d’ailleurs pas dissuadé les entreprises d’augmenter les dividendes de leurs actionnaires.

Il faut donc « réformer l’entreprise » et « redonner un avenir au travail ».

Cela avec des propositions pour revenir au plein emploi : abaisser la durée collective du travail (diminuer le recours aux heures supplémentaires), élargir la RTT (réduction du temps de travail), aider davantage l’emploi des jeunes, homogénéiser la politique européenne de l’emploi (salaire minimum, conditions de travail : horaires et sécurité).

Réguler la finance

Dernier volet de ces propositions, et non le moindre, mettre en place un système de financement qui soit émancipé des marchés financiers.

Cela passe par le recentrage des banques sur la distribution du crédit pour les amener à financer l’économie et non pas les marchés financiers. Histoire de revenir sur la course des banques vers la bourse, la titrisation des créances et autres spéculations, qui sont la cause directe de la crise financière.

Les auteurs proposent aussi de recréer un pôle financier public français et de faire la même chose au niveau européen, avec un retour du contrôle public sur la Banque Centrale Européenne.

La crise financière de ces dernières années, « la plus dévastatrice de l’histoire du capitalisme », n’a débouché sur aucun retour à la régulation, ou presque, dit Frédéric Lordon. « Cela montre l’interpénétration complète des élites politiques, économiques et financières », et leur convergence d’intérêts. « L’État sauveur est désormais absent. »

Le retour à la régulation, ce serait en finir avec l’opacité du système financier, empêcher les banques de capter le bien commun, réduire le financement à une configuration complètement fonctionnelle, mettre en place un système socialisé du crédit.

C’est possible, disent les économistes atterrés, même si l’on est loin du discours dominant.

Philippe Cazal

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A lire aussi (sur ce site), également par les Économistes atterrés, « 20 ans d’aveuglement. L’Europe au bord du gouffre », Editions Les Liens qui Libèrent, 2012.

Ce petit livre explique comment la zone euro a été livrée aux marchés financiers.

Comment, avec la crise de la dette, le capitalisme financier se nourrit des déficits publics.

Et comment ont été mises en place des politiques économiques anti-sociales pour abaisser les impôts au profit du capital et faire supporter aux populations le remboursement des dégâts causés par l’irresponsabilité des banques.

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