L’Afrique au secours de l’Afrique

Pour un changement intégral du système économique et monétaire

Sanou Mbaye. Éditions de l’Atelier, 2009 (édition de poche 2010)

L’Afrique a en elle les ressources pour se relever de son actuelle situation de précarité, explique en substance Sanou Mbaye. Il suffit que les puissants de ce monde laissent les pays africains mettre en œuvre leurs propres solutions. L’auteur propose une voie économique, en s’attachant plus particulièrement au système monétaire.

L'Afrique au secours 4

Sanou Mbaye estime que « trois handicaps sont au cœur du mal africain » : le déni par les détracteurs des Africains de « leur contribution à l’édification d’une civilisation de l’universel » (1) ; la « capacité d’auto-nuisance » qu’ont les Africains (mal gouvernance, corruption, division…) ; et les conséquences de longues périodes d’esclavage et de colonisation.

La pauvreté des pays africains, dit-il, a des causes structurelles : stratégies erronées de développement, dette, pratiques commerciales discriminatoires, persistance des institutions coloniales dont le franc CFA.

Suit une critique des institutions financières internationales (accord de prêts en échange d’une libéralisation de l’économie), de l’aide publique au développement et de l’Organisation Mondiale du Commerce.

Le boulet du franc CFA

Aux indépendances, dit l’auteur, non seulement le franc CFA a été maintenu mais on a démantelé « le marché commun et les structures fédérales » existant sous le régime colonial. Dans ces conditions, le CFA est un lourd boulet. Il aurait fallu créer, dans les pays CFA, comme préalable d’une union monétaire, une union douanière et un marché commun.

Le franc handicape les pays de la zone CFA d’abord par sa convertibilité (restreinte à l’euro, avec un libre transfert de capitaux mais uniquement vers la France). Cette convertibilité n’est pas adaptée aux structures économiques actuelles des pays de la zone CFA : la non-convertibilité d’une monnaie, au contraire, peut permettre un contrôle des changes positif (qui donne à un gouvernement la possibilité d’allouer les devises – les entrées en monnaie étrangère – en priorité au développement des secteurs de l’économie qu’il juge prioritaires : par exemple, la production alimentaire, la santé…).

Par ailleurs, en échange de la convertibilité, la France impose aux États africains de déposer 50 % de leurs réserves de change au Trésor public français. Si ces dépôts (« comptes d’opérations ») sont créditeurs (c’est le cas le plus souvent), la France verse au pays africain concerné un intérêt (faible) ; s’ils sont débiteurs, la France prête ces sommes à taux élevé.

Ainsi, des sommes qui pourraient être investies dans le développement économique des pays CFA, selon leurs choix, dorment au Trésor français.

Autre problème du franc CFA, son taux de change fixe (par rapport à l’euro). Il est défavorable aux pays africains, qui exportent surtout des matières premières dont le prix est fixé en dollars (depuis sa création, l’euro s’est apprécié par rapport au dollar) et importent, majoritairement, des produits français en euros.

La constitution de deux zones CFA (2) est un autre handicap : les CFA de ces deux zones ne sont pas interchangeables, ce qui freine les relations commerciales entre elles.

Pour un changement intégral de système

Sanou Mbaye propose d’aller sur « la voie des réformes », c’est-à-dire vers un « changement intégral de système ».

Les pays africains, dit-il, doivent d’abord recouvrer la gestion de leurs réserves de change (passées et à venir).

Il faut supprimer la convertibilité du CFA.

Il propose ensuite la création d’une coopération monétaire entre les pays de la région, du type SME (système monétaire européen). Ce Système Monétaire Africain aurait pour objectifs la stabilité entre les monnaies des pays concernés et le rapprochement de leurs économies : réduction de l’instabilité des changes, réduction de l’inflation, union douanière, marché commun, union politique et monétaire.

Trois outils seraient à la base de cette coopération monétaire : une unité de compte de référence (comme l’Europe a eu son « écu », avant de créer l’euro) ; un mécanisme des taux de change et d’intervention (établissant la relation et l’équilibre entre les différentes monnaies) ; et un fonds de coopération monétaire (gestion des devises, des relations entre les banques et les instituts d’émission, de la stabilité des monnaies, fonds de cohésion pour la mise à niveau des économies les plus faibles).

Cette union politique et monétaire aurait pour point mire la constitution États-Unis d’Afrique.

L’Union Africaine

Sanou Mbaye évoque ensuite un plan d’action pour un développement de l’Afrique sur la base d’une Union Africaine.

Cela passe selon lui par la mobilisation des ressources (se réapproprier les matières premières), par le renouvellement de l’exercice du pouvoir selon des principes plus désintéressés.

Puis par une nouvelle stratégie de développement : marché commun, contrôle des ressources naturelles, contrôles des changes et des mouvements de capitaux, mesures protectionnistes (un thème très peu développé), usage à grande échelle du microcrédit, développement respectueux de l’environnement, contestation de la légalité des dettes.

Suit un chapitre sur la nécessité d’un « parapluie sécuritaire africain », dans l’esprit d’une « force panafricaine d’interposition travaillant de concert avec la communauté internationale ». Tout en souhaitant la fermeture des bases françaises et en s’opposant à l’arrivée des Américains. Manière pour l’Afrique de se soustraire à « des conflits occidentaux qui lui sont totalement étrangers ».

Le livre s’achève sur un plaidoyer pour un rééquilibrage mondial, où l’Afrique tiendrait sa place. Sur une critique de la mondialisation et du « Consensus de Washington » (qui prône la diminution du rôle des États, la libéralisation du commerce et du marché de capitaux, la dérégulation…). Et enfin sur un souhait de réforme du système monétaire international.

Sanou Mbaye, dans ce livre, décrit bien les effets du colonialisme monétaire que la France exerce à travers le franc CFA. Il le relie à la domination de la mondialisation néo-libérale. Il décrit ensuite un nouveau système économique et monétaire pour les pays africains, en passant très vite sur l’aspect économique.

Ce système paraît assez cohérent mais en même temps très idyllique. Sanou Mbaye se contente d’exposer des principes, somme toute assez théoriques, sans rentrer dans les écueils qui pourraient subvenir dans la construction de cette nouvelle donne (sans jeu de mot).

Par ailleurs, tout en critiquant les abus du libéralisme, il semble faire confiance aux mécanismes de l’économie de marché.

Ph.C.

1) L’auteur fait référence:

A Cheik Anta Diop, auteur de « Nations nègres et culture : de l’antiquité nègre égyptienne aux problèmes culturels de l’Afrique noire aujourd’hui », Paris, Présence Africaine, 2000.

A Joseph Ki-Zerbo, historien auteur de « Histoire de l’Afrique Noire : d’hier à demain », Paris, Hatier, 1978.

Ainsi qu’à la Charte du Manden, proclamée en 1222 par Soundjata Keïta, empereur du Mali, et ses pairs.

2) Le franc CFA est en vigueur dans 8 pays d’Afrique de l’Ouest, adhérents à l’UEMOA (Union économique et monétaire ouest-africaine) et dont la banque centrale est la BCEAO (Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest) et 6 pays d’Afrique centrale adhérents à la Cemac (Communauté économique et monétaire de l’Afrique Centrale) et dont la banque centrale est le Beac (Banque centrale des États de l’Afrique Centrale).

Il y a en Afrique une troisième zone CFA, celle de l’Union des Comores.

Sanou Mbaye

Sanou Mbaye, ancien fonctionnaire de la Banque africaine de développement, est un chroniqueur politique et économique. Ses écrits sur le développement des pays africains proposent des politiques alternatives à celles mises en place, en Afrique, par des Occidentaux et leurs bras alliés : le FMI et la Banque mondiale. On peut visiter son blog.

Lire aussi, sur ce site, « Monnaie, servitude et liberté. La répression monétaire de l’Afrique », de Joseph Tchundjang-Pouemi.

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