Union européenne : quel bénéfice pour l’agriculture turque ?

François de Ravignan Entrer dans l’Union européenne ne profitera pas à l’agriculture turque, estime cet agro-économiste. Pour lui, la Pac est une « machine à exclure » (article paru dans le Paysan du Midi du 18/09/2009 ; il parle de François de Ravignan, qui était encore en vie, au présent).

UE : Quel bénéfice pour la Turquie ?

IMG_6057 2

Rencontre avec un berger. La petite agriculture reste dominante en Turquie.

Lors de récents voyages en Pologne et en Turquie, François de Ravignan s’est intéressé aux agricultures de ces pays et à la façon dont elles sont en train de s’adapter aux règles de l’Union européenne.
Il constate, tant dans les pays récemment devenus membres de l’UE qu’en Turquie, qui a des accords économiques avec l’Europe et qui a déjà entamé son intégration, que la Politique agricole commune détruit les petites agricultures.
En Pologne, sous le régime communiste, l’agriculture n’avait pas été collectivisée, à la différence des pays voisins. Une toute petite agriculture de propriété privée s’était maintenue en complément d’une petite industrie très diffuse en milieu rural, avec souvent des emplois mixtes. Le système des prix agricoles permettait de vivre avec très peu de terre.
Depuis son entrée dans l’UE en 2004, la Pologne « essaie de faire en dix ans ce que l’Europe a fait en trente ans » : l’agriculture se concentre à grande vitesse car dans le marché européen vivre à la terre n’est plus possible sur de petites exploitations. Les jeunes, qui pensaient succéder à leurs parents, vont chercher un travail très hasardeux en ville. Les petites usines rurales ferment.
En Allemagne de l’Est (avec la réunification et donc l’entrée dans l’UE), « du jour au lendemain », poursuit François de Ravignan, « des productions agricoles familiales de lait, d’œufs, de jardins familiaux, ont été supprimées : ces produits ont été remplacés par des produits importés de l’Ouest ou d’ailleurs. »
Même constat en Roumanie : « le libéralisme a fait en trois ans ce que Ceaucescu n’a pas fait en trente ans. »

Une libéralisation déjà à l’œuvre

François de Ravignan s’est rendu en Turquie, début 2009, avec Pascal Pavie (agriculteur audois, membre de la Confédération Paysanne et de Nature et Progrès) et Moutsie, co-auteure avec celui-ci d’un livre sur l’agriculture biologique (1). Tous trois souhaitaient se rendre compte de la situation de l’agriculture turque avant une possible entrée dans l’Union européenne.
Ils y ont vu ce qu’une certaine agriculture turque avait à perdre à rentrer dans l’UE. Et aussi ils ont entre-aperçu le concurrent qu’un autre type d’agriculture turque peut devenir pour nos productions méditerranéennes.
Avec 7 millions d’actifs agricoles, soit environ 25 % de la population active (d’autres sources donnent de 20 à 30 %), la Turquie compte autant de paysans que l’ensemble de l’Union européenne à 23 (sans la Roumanie et la Bulgarie). A côté, la population active agricole est aujourd’hui inférieure à 3 % en France.
L’agriculture turque compte donc encore un grand nombre d’exploitations, de petite taille (environ 6 ha en moyenne) mais aussi de grandes exploitations : 0,4 % du total des exploitations, parmi lesquelles des sociétés multinationales, occupent des domaines de plus de 100 ha en moyenne et 12 % des terres.

IMG_6101

On trouve, sur les marchés, les productions locales mais aussi des plantes sauvages de cueillette.

La Turquie est, en 2009, un grand pays agricole. Par ses superficies en production (environ 28 millions d’hectares, autant que la France, dont plus de 5 millions sont irrigués) et par ses productions : céréales, coton, élevage, fruits et légumes, tabac et thé sont les principales.
Même si la propriété est particulièrement morcelée, l’agriculture turque est une agriculture moderne, sous l’effet des politiques agricoles menées depuis l’instauration de la République par Atatürk (2) : diffusion de l’enseignement et de la formation technique, infrastructures routières et d’irrigation, création de coopératives d’Etat (appro et collecte), prix garantis ont permis à ce pays d’être autosuffisant en aliments tout en conservant une population rurale importante sur de petites exploitations.
Mais depuis la fin des années 90, la pression du Fonds monétaire international et de la Banque Mondiale l’a amené à inverser la vapeur et à réorienter son agriculture vers une économie libérale, après l’avoir fait pour ses autres secteurs économiques. Les dirigeants turcs ne pouvaient d’ailleurs pas à la fois maintenir une politique agricole protectionniste et vouloir entrer dans l’UE (3).
La Turquie a donc dû commencer à appliquer les recettes habituelles du FMI et de la Banque Mondiale : cure d’austérité pour l’Etat (et donc réduction de ses aides à l’agriculture), libéralisation des échanges, privatisation en particulier celle du secteur coopératif, liberté des prix.
Avec les conséquences habituelles aussi pour les paysans : baisse des prix et du revenu.
On peut citer, comme exemple des effets de la politique libérale, la forte baisse du cheptel ovin (de moitié environ, en vingt ans) du fait de la suppression de garantie des prix et aussi de l’importation de viande congelée de Nouvelle Zélande, qui a contribué à casser les prix.
La tendance est donc aujourd’hui à un désengagement de l’Etat et à une priorité à l’initiative privée. Avec pour conséquence une disparition rapide des petits paysans et une concentration de la terre.
Si la Turquie finissait par rentrer dans l’Europe, la libéralisation totale de ses échanges agricoles, explique François de Ravignan, aurait des effets très négatifs sur son agriculture : faute d’être suffisamment compétitive dans certains secteurs, elle deviendrait importatrice nette de céréales, de viande, de lait et de volaille. Elle ne serait plus exportatrice nette que de fruits et légumes et là elle « participerait au grand déménagement de la production de fruits et légumes du bassin méditerranéen ».
Aussi, pour les agriculteurs, l’exode rural et le chômage sont les perspectives les plus probables.
Pour François de Ravignan et Pascal Pavie, il n’y a pas de fatalité. « Une politique alternative, entre le libéralisme et le tout Etat » reste possible. C’est la seule « qui soit en mesure de défendre plusieurs millions de paysans ».
C’est généralement au nom de la paix entre les peuples que s’est construite l’Europe et que ses élargissements successifs ont été vendus aux citoyens. « On ne reprochera jamais assez aux promoteurs de l’Union européenne », dit François de Ravignan, « de l’avoir fondée sur le libéralisme économique, comme si, de la liberté des échanges – alias la guerre économique -, pouvait sortir ipso facto la paix entre les nations. »

Philippe Cazal, Paru dans le Paysan du Midi du 18/09/2009

1) Pascal Pavie et Moutsie, « Manger bio, Pourquoi, comment ? Le guide du consommateur responsable », Edisud, 2008.

2) En 1923, Mustafa Kemal, « Atatürk » (= « le père des Turcs »), fonde une république laïque et moderne sur les ruines de l’empire ottoman.

3) Par la signature d’une union douanière avec l’UE en 1996, la Turquie a accepté de libéraliser son marché des productions industrielles.

Bio d’exportation et biodiversité

L’objet du périple en Turquie de Pascal Pavie, Moutsie et François de Ravignan était aussi de s’informer sur l’agriculture bio et la biodiversité en Turquie.
Ils ont été reçus par l’association Emanetçiler Derneĝi, dont le but est la sauvegarde de la biodiversité agricole et rurale.
« La Turquie, berceau de l’agriculture il y a 10 000 ans, est un pays très riche en matière de biodiversité », dit Pascal Pavie. « Des générations de paysans-paysannes ont sélectionné des milliers d’espèces d’arbres fruitiers, de semences, d’animaux d’élevage adaptés aux conditions locales très diverses que connaît la Turquie. Ainsi, de l’élevage de montagne en région kurde aux productions tropicales du Sud-Est, on passe par la production céréalière du plateau anatolien sur un territoire quasiment steppique, à la culture du thé sur les rives de la Mer Noire, aux fruits et légumes méditerranéens sans oublier les cultures comme les noisetiers en climat plus continental. »
« On compte 3 000 variétés ou races animales endémiques, bien mieux adaptées que les variétés et races étrangères. Ce sont les petits paysans de montagne et de régions pauvres du Kurdistan ou des villages anatoliens qui utilisent exclusivement des semences locales et essentiellement la traction animale. »
« Comme souvent dans le monde, l’agriculture est beaucoup plus industrialisée en plaine. »
« Le constat de cette association est qu’il faut donc tout faire pour aider cette petite paysannerie à résister face au rouleau compresseur de la modernité et des normes de standardisation dictées par le marché et par les normes occidentales. Ce sont ces petites exploitations qui sont le réservoir de la biodiversité. »
« La question que nous nous posions était de savoir le rôle que jouait l’agriculture biologique dans ce contexte. »
« Tout d’abord cette agriculture se développe par la demande du marché européen : plus de 95 % de la production labellisée bio est exportée par de grandes entreprises comme Içuk ou Rapunzel. »
« Ces firmes intègrent les paysans dans un système de production qui doit satisfaire un marché aux normes européennes ; elles fournissent l’encadrement technique, les plants et les intrants. Si ce marché d’exportation procure quelques revenus à certains paysans, il ne présente pas un bilan écologique satisfaisant à cause des transports et des emballages et surtout ne contribue pas à la sauvegarde de cette biodiversité domestique. »
« Les marchés locaux semblent encore nombreux et la production locale bien présente et diversifiée (avec aussi de nombreux petits stands tenus par des femmes qui vendent des plantes sauvage de cueillette) ; mais nous avons pu aussi constater dans tous les marchés l’envahissement de produits provenant de secteurs agricoles visiblement très industrialisés et standardisés (pommes, tomates, agrumes, légumes). De l’avis de nos interlocuteurs la production réellement biologique est celle de ces petits paysans qui vendent localement et auto-consomment une bonne partie des produits. »

Un certain regard sur le milieu rural

François de Ravignan, ancien chercheur à l’Inra, a travaillé en Afrique subsaharienne, au Maghreb, en Inde et dans plusieurs pays d’Europe. Il a écrit de nombreux ouvrages sur la faim dans le monde et sur le « développement ». Il résidait à Greffeil, dans l’Aude.
Parmi ses ouvrages :
Nouveaux voyages dans les campagnes françaises (avec René Dumont), Le Seuil, 1977.
Comprendre une économie rurale (avec Bernadette Lizet), L’Harmattan, 1981.
Naître à la solidarité (avec Albert Provent), Desclée de Brouwer, 1981.
La faim, pourquoi ?, La Découverte, 1983, réédité en 2009.
Comprendre un paysage (avec Bernadette Lizet), Inra, 1987.
L’économie à l’épreuve de l’Evangile, Cerf, 1992.
L’Avenir d’un désert, au pays sud-audois, Atelier du Gué, 1996, réédition 2003.
Carnets de voyage en Inde 2003-2005, La ligne d’horizon, 2006
Carnet de voyage en Pologne, A plus d’un titre éditions, 2007

Lire, dans ce blog, la présentation de « La Faim, pourquoi ?« , de François de Ravignan.

Une « Association des Amis de François de Ravignan » a été constituée en 2011. Elle a tenu ses 2es Rencontres du 21 au 23 juin 2013 à Camps-sur-l’Agly (Aude). Renseignements : jeanlabourgade@wanadoo.fr

Pour en savoir plus sur François de Ravignan, voir La Ligne d’Horizon. Cette association, dont il a été longtemps président, vient d’éditer son « Carnet de Voyage en Turquie ».

Lire aussi le n°68 (2013) de la revue Horizons Maghrébins sur « l’Afrique en mouvement ». Il rassemble notamment 12 articles sur « François de Ravignan, une passion pour la terre et ses petits paysans ».

Publicités

Manger Bio

« La mort lente et silencieuse des sols », la mise en danger de la biodiversité sauvage font partie des raisons de « manger bio », avec les questions de santé. Ce livre décrit aussi avec précision l’agriculture biologique, ses principes et évoque le débat sur ses dérives industrielles et commerciales…

« Manger Bio. Pourquoi ? Comment ? Le guide du consommateur éco-responsable ». Pascal Pavie et Moutsie. Editions Edisud, 2008.

COUV MANGER BIO

Interview paru dans le Paysan du Midi du 12/12/2008

Manger Bio < Pascal Pavie et Moutsie sont les auteurs d’un livre sur l’alimentation bio mais aussi sur l’agriculture biologique, qui vient de paraître.

« L’agriculture écologique doit nourrir le monde »

Pascal Pavie, viticulteur à Festes-et-Saint-André, près de Limoux, depuis 1981, a des responsabilités à la Confédération Paysanne (à la Commission internationale) et à Nature et Progrès, dont il est certifié depuis 1981.
Moutsie est ethnobotaniste (étude des milieux, utilisation des plantes) et animatrice environnement à l’association L’Ortie. Elle est co-présidente Aude de Nature et Progrès.
Ils nous présentent leur livre.

Le Paysan du Midi : Pascal Pavie, lorsque vous vous êtes installé il y a 27 ans, la consommation de produits biologiques était symbolique en France. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Pascal Pavie : « Cela n’a pas beaucoup changé. La consommation bio est toujours très faible : 1 % des Français mangent bio tous les jours. Mais ce marché est en expansion de 9,5 % par an depuis dix ans.
La France, qui était le premier pays d’Europe pour la production bio dans les années 70, est presque le dernier aujourd’hui. On stagne à 2 % de la SAU (surface agricole utile) française. Cela par manque d’aides et donc de volonté politique.
De ce fait, on importe plus de 50 % des produits bio. C’est aberrant dans un pays agricole comme le nôtre. C’est une aberration écologique, pas seulement pour la santé humaine : un kilo de citrons, pour venir d’Afrique du Sud, consomme trois litres de gasoil. Et c’est pareil pour des denrées que l’on pourrait produire localement.
L’agriculture bio progresse plus vite en Italie, en Autriche, en Espagne… Ces pays ont une politique incitative, financée notamment par le 2e pilier de la Pac (Politique agricole commune de l’Union européenne) : en France, on a préféré mettre, dans ce 2e pilier, des mesures agrienvironnementales d’ordre général. »

Le Paysan du Midi : Mais manger bio coûte cher. N’est-ce pas un frein à l’expansion du bio ?

Moutsie : « Si l’on compare un produit bio et un même produit non bio, le premier sera plus cher ; mais manger bio, c’est manger autrement, c’est accepter de payer un juste prix pour avoir un produit de meilleure qualité et produit dans des conditions respectueuses de la planète.
C’est aussi manger moins de viande et davantage de légumes secs, moins de produits transformés, manger plus local, des produits de saison, acheter en vrac plutôt qu’avec beaucoup d’emballages, sur les marchés…
Il est vrai que les gens ne cuisinent plus, qu’ils achètent par exemple des soupes toutes prêtes, qui reviennent plus cher. On peut manger bio à un prix raisonnable. »

Pascal Pavie : « Concernant les coûts de production, il est certain que la bio demande plus de main-d’œuvre et a souvent des rendements moindres qu’en conventionnel. Donc on a des coûts plus élevés, mais cela c’est vrai en France, pas en Inde ou en Afrique. En France, il y une rente de situation du fait que l’énergie et les pesticides ne sont pas encore assez chers, et en plus ils n’incluent pas les dépenses de la collectivité pour la dépollution et la santé.
Par ailleurs, une exploitation bio perçoit, en moyenne, 25 à 40 % d’aides en moins qu’une exploitation conventionnelle. »

Le Paysan du Midi : Vous dites qu’il n’y a pas assez d’aides à l’agriculture bio ; ça va changer, avec le Grenelle de l’Environnement ?

Pascal Pavie : « Le Grenelle de l’Environnement a en effet pour ambition d’inverser la tendance, de passer à 6 % de la SAU bio en 2012 et à 10 % en 2020.
Pour cela, Michel Barnier (alors ministre de l’Agriculture) a décidé de déplafonner les aides à la conversion et au maintien (chacune de ces deux aides est actuellement plafonnée à 7 600 € par exploitation par an pendant cinq ans, Etat et Feader cumulés) (1).
Nous sommes en colère. Nous aurions préféré que l’argent serve à l’installation plutôt qu’à l’agrandissement. Nous ne voulons pas d’une agriculture bio à l’image de l’agriculture industrielle. Quand des responsables agricoles prônent l’introduction des OGM dans la bio, c’est qu’ils veulent appliquer les mêmes recettes de l’agriculture conventionnelle à la bio ; ils n’ont rien compris à la demande des consommateurs et risquent de faire couler le bateau sur lequel ils viennent juste de monter.
L’installation de jeunes agriculteurs en bio aurait permis de montrer l’importance sociale de l’AB en augmentant la production certes moins vite mais avec plus de diversité.
Le poids du lobby agro-industriel en France n’est pas étranger à ce genre de décision. La France est le premier pays d’Europe en consommation de pesticides et il en consomme deux fois plus que le deuxième pays, l’Allemagne.
Le scandale du soja bio chinois intoxiqué à la mélamine montre bien que le bio ne suffit plus, qu’il faut relocaliser la production et travailler sur des circuits plus courts. Le mouvement des Amap (Associations pour le maintien d’une l’agriculture paysanne), 1 200 en France, est annonciateur d’une nécessité d’aller plus loin que la bio, surtout si celle-ci est ainsi aspirée par le modèle agro-industriel ; nous appellerons cela l’agro-écologie.
Il faut en vouloir pour s’installer en bio. L’encadrement technique des chambres d’agriculture a été, jusqu’ici, quasi-inexistant. Il a fallu recourir à des services associatifs, comme ceux des Civam bio. La recherche s’intéresse peu à l’agriculture biologique : à l’Inra, 1,2 % des chercheurs travaillent sur la bio. »

Moutsie : « La stratégie des lobbies agro-industriels, ça a été aussi de mettre en place l’agriculture raisonnée, pour rassurer le consommateur et continuer à écouler leurs produits chimiques. »

Le Paysan du Midi : Cultiver en bio, c’est changer quelques pratiques ou c’est complètement différent ?

Pascal Pavie : « En agriculture biologique, on s’interdit tous les produits chimiques de synthèse (engrais, pesticides), avec quelques exceptions lorsqu’il n’y a pas d’alternative.
Il y a les textes et il y a l’esprit. Par exemple, on peut utiliser, en viticulture bio, la roténone, qui est un insecticide à très large spectre et qui donc tue tous les auxiliaires. Ce n’est pas satisfaisant.
Cultiver en bio, ce n’est pas seulement remplacer les produits chimiques par des produits moins nocifs. C’est aussi cultiver autrement : d’abord rétablir l’équilibre des sols, l’humus ; c’est favoriser la biodiversité pour avoir des insectes auxiliaires ; c’est limiter la fumure azotée, et parfois produire un peu moins.
Par ailleurs, en agriculture biologique, il ne devrait pas y avoir de monoculture. Réinstaller des haies, laisser le sol enherbé réduit les risques.
Certes, ce n’est pas magique : dans mes vignes, je ne sais plus ce qu’est l’araignée rouge mais par contre j’ai toujours du mildiou. Pour nombre de maladies et de ravageurs, on manque d’aide expérimentale.
Et puis, en bio, on ne peut pas prétendre faire partie du club des 100 quintaux de céréales ; et il faut valoriser davantage les produits. Mais, par exemple, en viticulture AOC (appellation d’origine contrôlée), ça passe très bien. En productions animales on a les mêmes productivités qu’en non-bio.
Le déplafonnement des aides à la conversion va encourager une agriculture bio intensive. On va pouvoir, tout en respectant le cahier des charges, produire des salades en monoculture sur 20 ha, avec des intrants importés, sans biodiversité et dans un esprit de rentabilité haute. Ce n’est pas ainsi que nous voyons l’agriculture biologique. »

Le Paysan du Midi : Face à la crise alimentaire des pays en voie de développement, on dit que l’agriculture biologique a la capacité à nourrir la population mondiale… ?

Pascal Pavie : « A la question « L’agriculture bio peut-elle nourrir le monde ? », il faut, aujourd’hui, répondre : l’agriculture biologique doit nourrir le monde.
Le colloque de la FAO (2) à Rome, en mai 2007, a conclu que l’agriculture biologique est capable de nourrir la planète et qu’elle est l’avenir. Beaucoup de pays, de toutes façons, ont une agriculture biologique ou presque. Ce qui manque aux paysans du tiers monde, c’est des terres et c’est d’apprendre à jardiner sans les intrants qu’ils n’ont pas les moyens d’acheter (3).
Ce qui a sorti l’Europe de la famine au XIXe, ce n’est pas l’agriculture chimique, c’est une technique bio : l’assolement triennal et la fumure organique ; la chimie est arrivée après.
L’agriculture biologique, exigeante en main-d’œuvre, maintient les gens dans les zones rurales, évitant l’exode vers les bidonvilles surpeuplés.
Elle a fait ses preuves en termes de qualité des produits. Il faut aujourd’hui qu’elle change d’image et soit perçue comme une vraie alternative. »

Propos recueillis par Philippe Cazal

1) Pour atteindre ce plafond, il faudrait par exemple convertir 12 ha de maraîchage, 21 ha de vigne ou 38 ha de céréales.

2) FAO : Organisation de l’Onu pour l’alimentation et l’agriculture.

3) François de Ravignan développe ce point de vue dans « La Faim, pourquoi ?« .

Un « guide du consommateur éco-responsable »

« Manger Bio. Pourquoi ? Comment ? Le guide du consommateur éco-responsable », de Pascal Pavie et Moutsie, est paru aux éditions Edisud (145 pages, format 17 x 23, nombreuses illustrations couleur, 18 €). En vente en librairie. Edisud : tél. 04 42 21 61 44, fax. 04 42 21 56 20, info@edisud.com , http://www.edisud.com
L’ouvrage, préfacé par François de Ravignan, dresse, dans sa première partie, un état de la planète, et notamment de la « mort lente et silencieuse » des sols et du danger encouru par la biodiversité sauvage.
« Relation alimentation et santé », la 2e partie, évoque « ce qui se cache dans nos assiettes » mais aussi sur les étiquettes.
L’agriculture biologique, ses principes, sa certification sont largement développés dans la 3e partie, qui évoque aussi le débat entre les puristes du bio et les formes plus ou moins édulcorées (4).
Les produits et les différents modes de commercialisation font l’objet des derniers chapitres, avec des informations très pratiques sur les réseaux de magasins.

4) Sur ce débat, lire « La Bio entre business et projet de société« .