Peut-on envisager l’agriculture sans pesticides ?

Compte rendu d’un débat à Montpellier SupAgro, le 24 novembre 2009, organisé par l’école et par Ingénieurs Sans Frontières. Les deux intervenants : Jean-Marc Petat, représentant le fabricant de produits de traitement des plantes BASF, et Marc Dufumier, agro-économiste, alors professeur à AgroParisTech.

Ce débat a fait ressortir deux logiques agro-économiques contradictoires, celle de l’industrialisation uniforme de l’agriculture et celle de l’agro-écologie.

Petat

Jean-Marc Petat : « Accélérer les démarches de progrès, l’innovation produits… en utilisant toute la boite à outils. »

La courtoisie, lors de ce débat organisé par Montpellier SupAgro et Ingénieurs Sans Frontières le 24 novembre (2009), n’a pas empêché les conférenciers d’aller au fond de leur pensée. Et le débat en a été d’autant plus riche.
La question, posée sans détour, était de savoir si l’on peut envisager une agriculture sans pesticides. Vaste sujet.

Jean-Marc Petat, responsable du département filières et environnement chez BASF, a d’abord tenu à souligner « l’expertise » engagée par les sociétés phytosanitaires dans le processus d’homologation des produits puis dans l’accompagnement de leur mise en marché afin « qu’elles soient le mieux utilisées possible ».
Il a rappelé aussi que ces sociétés fournissent des « pesticides » (les fabricants préfèrent parler de « produits phytosanitaires » ou « phytopharmaceutiques ») à tous les types d’agriculture, conventionnelle, raisonnée ou biologique.

Pour essayer de répondre à la question du débat, Jean-Marc Petat aborde ensuite la « balance bénéfices-risques » des produits de traitement des plantes. Ces produits, dit-il, permettent avant tout de régulariser les rendements.
Ils contribuent par ailleurs à la qualité sanitaire des aliments. J.-M. Petat cite l’exemple des mycotoxines dont l’origine peut être la fusariose des céréales ou le développement d’aspergillus lors de leur stockage ; mycotoxines qui, à certaines doses, peuvent être dangereuses pour la santé humaine.

Le représentant de BASF évoque ensuite le coût croissant, pour les fabricants de produits phytosanitaires, des recherches liées aux dossiers d’homologation : « rechercher une molécule, l’identifier, la sélectionner prend dix ans et coûte 200 M€ ; ces coûts ont été multipliés par sept en vingt ans.
Aujourd’hui, la recherche phyto est très comparable à celle des médicaments. 90 % de ces sommes sont consacrées à étudier l’impact des molécules sur la santé et sur l’environnement. » BASF, pour sa part, attribue 10 % de son chiffre d’affaires à son budget recherche.
« On progresse sans arrêt dans tout ce qui peut permettre un meilleur respect de l’environnement », poursuit Jean-Marc Petat : en 70 ans en France, les doses/hectare ont été divisées par neuf et la toxicité des molécules a été divisée par cinq.
Peu de points communs, donc, entre un pesticide des années 50 et un pesticide d’aujourd’hui. Pour l’avenir, comment ces produits vont-ils évoluer ?

Les travaux des fabricants continuent à suivre la piste du type de formulation : on recherche la plus grande efficacité à la moindre dose possible.
Autre piste, plus récente, l’utilisation de l’efficacité des organismes vivants pour lutter contre leurs prédateurs.
Exemple, la confusion sexuelle contre le ver de la grappe en vigne ; ou l’utilisation d’insecticides ou fongicides naturels contenus dans les plantes : les glucosinolates de la moutarde, les alcaloïdes de la tomate, les tanins du raisin ont notamment pour fonction d’éloigner insectes ou champignons.

Pour Jean-Marc Petat, l’avenir passe aussi par la réponse (dans les pratiques agricoles) à de nouveaux défis : les bonnes pratiques phytosanitaires et la biodiversité.

Il invoque ensuite la solidarité, qui, dit-il, sera nécessaire pour « nourrir 9 milliards d’humains en 2050 sur le moins de terres cultivables possible ».
Face à l’avenir, il y a, dit J.-M. Petat, trois logiques : celle qui remet en cause profondément le système actuel (et il parle de « rejet de l’innovation », d’agriculture biologique et de décroissance, de rejet drastique des intrants et de « tyrannie de l’urgence »); la logique du « rien ne doit changer », du repli sur soi et de la marginalisation (des agriculteurs immobiles face à la société) ; et « la vérité qui se situe certainement au milieu » et qui consiste à « réformer le système, accélérer les démarches de progrès, l’innovation produits, la modification des manières de travailler » et qui nécessite « d’utiliser toute la boîte à outils ».
« Toutes les expertises », conclut Jean-Marc Petat, « disent que pour produire plus et mieux il faut additionner les facteurs de production, voir où cultiver davantage de terres, où intensifier. Les pesticides ne sont pas la solution, mais une partie de la solution ».

Retrouver l’équilibre écologique

L’analyse de Marc Dufumier, professeur de développement agricole à AgroParisTech, est différente.
Il réfute la justification des pesticides par la nécessité de « nourrir le monde » : la faim, dit-il, est aujourd’hui un problème de pauvreté et de répartition. « La production mondiale de céréales ou équivalents correspond aujourd’hui à 300 kilos par habitant de la planète. 200 kilos suffisent pour que l’ensemble de l’humanité soit nourri, modestement mais correctement. Mais les gens trop pauvres, qui sont en majorité dans le Sud et sont paysans ou habitants des bidonvilles venus de la campagne, n’ont pas accès à la nourriture en quantité suffisante. »

Dufumier

Marc Dufumier : « L’agro-écologie permettra aux pays du Sud de rompre leur dépendance alimentaire. »

La production agricole, poursuit Marc Dufumier, va là où est le pouvoir d’achat. Et lorsque les débouchés alimentaires ne sont pas solvables, elle va vers l’aliment du bétail ou l’éthanol.
Et cela pas uniquement dans les pays occidentaux. Le Brésil « exporte du soja pour l’alimentation de nos élevages de cochons alors que des Brésiliens ont faim. »
Au Sud, les paysans, qui produisent par exemple du café ou du cacao mal payé, n’ont pas de quoi manger à leur faim ni de quoi s’équiper pour augmenter leur productivité.

L’autre grand problème de la faim est la dépendance des pays du Sud à l’alimentation produite au Nord.
Face à ce constat, Marc Dufumier propose de « revoir entièrement la copie ». Pour répondre au défi de l’alimentation de l’humanité en 2050, il faut, dit-il, produire davantage, mais c’est au Sud qu’il faut le faire. Et cela sans défricher exagérément pour éviter de déstocker du carbone. Ce qui implique « une révision complète des pratiques ».

Marc Dufumier revient sur les causes de l’utilisation intensive des pesticides. On a voulu, dit-il, répondre à l’accroissement de la population au siècle dernier par l’augmentation des rendements à l’hectare. Pour cela, on a mis fin à la sélection massale des semences (sélection par le paysan) qui permettait de sélectionner les variétés adaptées aux écosystèmes locaux et d’avoir une très grande biodiversité culturale.
On a investi massivement dans la recherche génétique pour sélectionner des variétés « passe partout » : un petit nombre de variétés, qui ont été diffusées partout dans le monde pour rembourser le coût de la recherche. Mais qui, parce qu’elles ne sont pas adaptées à toutes les situations et pour produire à haut rendement, nécessitent un emploi accru d’insecticides, de fongicides, de désherbants et d’engrais.
Depuis quelques années, après des décennies de production intensive en monoculture, on observe des problèmes de fertilité des écosystèmes et des problèmes de résistance des insectes aux insecticides.
« Un agro-écosystème exagérément simplifié devient extrêmement fragile ».
Ce que reproche Marc Dufumier aux pesticides, c’est le « cide » (de la racine latine « tuer »), c’est-à-dire le choix de régler le problème en supprimant l’insecte, le pathogène ou l’adventice, donc en créant un déséquilibre écologique.

Comment revoir la copie ? Pour Marc Dufumier, la priorité est de tirer le meilleur parti possible de l’énergie solaire (dans la photosynthèse) en maximisant la couverture végétale, « peut-être par des associations très complètes de cultures ». Et d’autre part, de capter au maximum l’azote de l’air, en implantant des légumineuses, afin de réduire l’utilisation d’engrais issus d’énergies fossiles « très coûteux pour l’environnement ».
En même temps, la gestion de l’eau doit être optimisée (brise-vent, meilleure utilisation de l’eau de la couche arable).
La réactivation de la microbiologie des sols et de la microfaune est aussi une voie à développer.
Il s’agit donc de « refonder absolument notre conception de l’agronomie », de revenir à l’agro-écologie.

Au Sud, le changement sera « plus facile » parce que les paysans travaillent le plus souvent à la main et qu’il n’y a pas de capital en jeu. Bien sûr, il faudra progressivement passer du travail manuel à l’attelage et à la charrue.
Et aussi « remettre des droits de douane pour limiter les importations et protéger les prix intérieurs ».
Au Nord, où l’on « produit trop », Marc Dufumier propose de rétablir les quotas et de diversifier les productions : d’abandonner la spécialisation céréales-élevage et de produire à nouveau des légumineuses et de produire au maximum, en circuit court, sur le sol local ce qui correspond aux besoins locaux.
Cela nécessite, ici aussi, de réutiliser les droits de douane pour protéger les prix.
Cette réorientation amènera les agriculteurs européens à avoir des rendements un peu inférieurs. « Il faudra peut-être vivre plutôt avec une tolérance aux insectes, aux agents pathogènes, aux mauvaises herbes.
On aura moins de rendements mais on utilisera aussi moins d’intrants, moins de produits de synthèse et moins d’engrais azotés. »

« Doucement, on est pressés ! »

Après ces exposés, le débat, entre les deux intervenants et avec la salle, n’a pas manqué de relief.
« Je fais la même analyse que Marc Dufumier mais je ne suis pas d’accord avec les solutions », dit Jean-Marc Petat. « On n’a pas le temps, il faut des solutions à court terme », dit-il.

Marc Dufumier répond : « Doucement, on est pressés ! Nous avons un virage à négocier, il ne faut pas déraper.
Il faut reconstruire avec les paysans, ce sera dans chaque lieu différent. »
Par contre, si l’on veut aller vite, ajoute-t-il, il faut redistribuer les revenus entre le Nord et le Sud, « là, c’est plus facile d’aller vite ».
Et il relativise la notion de temps en citant l’exemple du Sud du Mali : dans cette région les agriculteurs sont passés en quatre décennies du type abattis-brûlis à la rotation sans jachère et au pâturage. Nous, en Europe, nous avons mis plusieurs siècles pour faire ce chemin.

Le débat a par ailleurs porté sur le lien entre la mécanisation et l’emploi : pour Marc Dufumier, « l’accroissement brutal de la productivité se fait en mettant beaucoup de gens au chômage ». Par exemple au Brésil, en développant l’emploi du glyphosate pour désherber le soja, « on a licencié les désherbeurs » qui travaillaient à la main.
D’où l’intérêt de préférer les solutions qui préservent l’emploi, font vivre les agriculteurs, tout en évoluant progressivement vers un meilleur équipement.

La conclusion concernait directement le public, majoritairement composé d’étudiants agronomes.
L’avenir est largement ouvert pour le métier d’agronome afin de mettre en oeuvre les solutions innovantes pour répondre au défi majeur des décennies qui viennent : permettre à une population croissante de se nourrir correctement tout en préservant la planète.

Philippe Cazal (paru dans le Paysan du Midi du 04/12/2009)

Pour voir la vidéo du débat, cliquez ici

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