Monnaie, Servitude et Liberté, la répression monétaire de l’Afrique

Le franc CFA, monnaie coloniale, est encore en vigueur dans une grande partie de l’Afrique.  L’auteur, économiste camerounais, avait en 1979 décortiqué ce système économique qui perdure.

« Monnaie, Servitude et Liberté, la répression monétaire de l’Afrique ». Joseph Tchundjang Pouemi. Ed. Menaibuc, 2e édition, 2000.

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Cette image provient du site Rénovez Maintenant 67, Journal d’un Cimbre.

Une analyse qui reste d’actualité

Il faut garder à l’esprit que ce livre a été écrit en 1979, ce qui fait que :
. certains chiffres (par exemple les taux d’intérêt) ne sont significatifs que par rapport à une époque donnée.
. les diverses références et exemples n’ont bien sûr pas été réactualisés (notamment le remplacement du franc par l’euro, qui ne change rien au fond du problème).

L’indépendance et la santé économique d’un pays, écrit Joseph Tchundjang Pouemi, passent nécessairement par une monnaie et des finances bien gérées.

La création de monnaie est la clef du développement d’une économie : en créant de la monnaie, pour la prêter aux particuliers et aux entreprises, la Banque centrale et/ou l’Etat suscite le développement économique (par la consommation et par l’investissement).

Les pays d’Afrique ne peuvent pas être indépendants parce qu’ils sont pris dans « la trappe du franc CFA ».
L’Afrique pré-coloniale avait une construction monétaire solide. Le franc CFA lui a ôté tout pouvoir sur la gestion de son économie : le pouvoir colonial, en effet, a gardé le pouvoir monétaire, que l’auteur décrit comme celui d’émettre la monnaie fiduciaire, laquelle détermine la quantité totale de monnaie et par conséquent fixe le niveau de l’activité de l’économie.

Les banques centrales (BCEAO et BEAC) (1), dirigées par la France, ont sur les gouvernements le pouvoir de contrôler l’exécution du budget, les plans de développement, les modalités financières en vigueur, jusqu’au point d’apprécier l’opportunité de l’investissement d’une entreprise.

J. Tchundjang Pouemi décrit les mécanismes d’asservissement des pays africains liés au franc CFA, « créature de l’Etat français et qui n’est donc que le franc français lui-même ».

La fonction de « garantie illimitée » donnée par la France au franc CFA « ne correspond à rien » : en effet, les réserves (des pays africains à la Banque de France) ne sont plus une garantie de la circulation monétaire. L’émission de monnaie n’est plus liée à des réserves en or ; on peut, à partir de rien, d’un « bien vide », créer de la monnaie.

Les réserves ont en réalité un autre rôle : en exportant leurs produits, les pays membres de la zone CFA encaissent des devises (de la monnaie étrangère, franc ou autres) ; ces devises sont déposées à la Banque de France (qui crédite, à travers le Trésor français, la BCEAO ou la BEAC du montant correspondant en francs CFA). Les devises issues des exportations des pays de la zone CFA deviennent donc des réserves à l’actif de la Banque de France (« dans une proportion qui atteint 12 à 13 % » de ses réserves).
Depuis les indépendances, les pays CFA ont été, en moyenne annuelle, créditeurs de 50 milliards de CFA auprès du Trésor français au taux d’intérêt de la Banque de France, c’est-à-dire le plus bas.
Dans le même temps, la Banque de France, avec « ses » réserves, souscrit des bons du Trésor américains à des taux plus élevés (4 à 5 %).
En outre, dans les années 70, l’inflation en France étant en moyenne de 8 %, donc largement supérieure au taux d’intérêt servi sur le « compte d’opérations » (les réserves des pays CFA à la Banque de France), le résultat est que les pays CFA « ont payé le Trésor français pour garder leurs devises ».
S’ils avaient converti leurs réserves en or, les 50 milliards du début des années 70 vaudraient « aujourd’hui » (dix ans plus tard) 300 milliards. Soit une perte de 250 milliards. C’est-à-dire l’équivalent du montant du service de la dette extérieure des pays CFA pendant au moins trente ans.

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Cette image est issue du blog Afriques en lutte.

Les techniques d’auto-répression

– Il n’y a, en Afrique, pas de banques (réellement) africaines. Elles sont dirigées de l’extérieur, avec des méthodes apprises à l’extérieur.
Les banques prêtent volontiers aux fonctionnaires… qui consomment des produits importés d’Europe. Mais elles ne prêtent pas aux agriculteurs sous prétexte qu’ils n’offrent pas de garanties, et cela au détriment de la production locale. C’est, dit J. Tchundjang Pouemi, l’explication de la famine en Afrique.

– L’auto-financement des entreprises écarte les Africains des marchés financiers :
L’épargne des ménages, prêtée aux entreprises (par le crédit ou par l’achat d’actions sur les marchés financiers), suscite le développement économique. Or, il y a en Afrique très peu de marchés financiers (« bourses des valeurs »).
Cela « non pas à cause de la prétendue faiblesse de l’épargne locale » mais à cause « du refus des entreprises, dont la maison mère se situe à l’étranger, de céder une part de la propriété du capital aux autochtones ». Comme leur taux de rentabilité « dépasse 25 % en moyenne dans la plupart des cas », elles ont les moyens de se procurer des ressources propres sans « partager le gâteau » avec les nationaux.

– Les taux d’intérêt sont négatifs :
Le taux d’intérêt réel (l’accroissement de la valeur de l’argent) est négatif parce que le taux nominal (le taux contractuel auquel l’épargne est rémunérée) est inférieur à la hausse des prix. Pourtant, les Africains épargnent : ils n’ont pas le choix, étant dans l’impossibilité de placer leur argent en bourse.
Par ailleurs, la marge des banques sur le crédit est excessive.
En résumé, on rémunère peu l’épargne des Africains et quand on leur prête, c’est à des taux élevés.

– Le contrôle des prix décourage les productions vivrières (il protège les consommateurs, jusqu’au moment où le manque de production entraîne le recours aux importations… au prix fort).

La dette publique

Les Etats africains, pour alimenter leur déficit budgétaire, s’endettent à l’extérieur, plutôt que d’utiliser l’épargne locale. Ils sont « prêts à servir un intérêt de 8 % à la Banque Mondiale alors qu’aucun taux créditeur (le taux de rémunération de l’épargne) interne ne dépasse 7 % ». L’épargnant africain, si on lui garantissait un tel taux d’intérêt réel, prêterait volontiers puisqu’il prête à perte.
D’où la tendance de certains Africains (pas les plus modestes, on s’en doute) à placer leur argent à Paris, où les taux d’intérêt sont plus avantageux.

Le pouvoir des banques centrales

Le pouvoir politique d’une banque centrale est fort : en suscitant la hausse ou la baisse de l’inflation, elle facilite ou entrave la politique économique de l’Etat (qui s’appuie sur le « triangle magique » : croissance, stabilité des prix, équilibre extérieur). J. Tchundjang Pouemi estime que le fait qu’une banque centrale soit indépendante du gouvernement n’est ni raisonnable d’un point de vue économique, ni démocratique. Il propose une action autonome de la banque centrale (pour la soustraire aux pressions politiques)… tout en la maintenant sous le contrôle politique de l’Etat.
En Afrique, les entreprises nationales et les Etats africains ne sont pas libres d’investir (ils dépendent des banques centrales, dirigées par la France).
Par contre, les entreprises françaises peuvent ouvrir des succursales en Afrique, qui disposeront du crédit des banques « nationales » africaines (sous la coupe de la France), lesquelles peuvent se refinancer, par l’intermédiaire des banques centrales, auprès de la Banque de France.

Le caractère colonial de la monnaie

Avec la même monnaie que la métropole, les colonies ont connu des rythmes de croissance différents de celle-ci. Cela parce que la monnaie n’est pas destinée, dans les colonies, à mettre en œuvre les forces productives mais à exploiter les ressources utiles à la métropole, à faire jouer à la colonie son rôle de réserve de matières premières et de débouché pour les produits finis.
Illustration : le « crédit de campagne » par lequel on prête de l’argent au négociant pour acheter et commercialiser le café, le cacao… alors que l’on n’a pas prêté au producteur de café ou de cacao pour le produire (« c’est risqué de prêter aux indigènes ; ils pourraient s’enrichir »). Mais on fera volontiers à « l’indigène » un prêt à la consommation pour qu’il dépense à l’avance le produit de la vente de son café : ce revenu pourra prendre le chemin de la métropole (par l’achat de produits importés) et évitera ainsi l’accumulation de capital en Afrique, qui n’est pas « dans la logique coloniale ».
« L’exploitation accélérée des colonies est contemporaine de la découverte du secret de la monnaie moderne : elle va chercher la production désirée et réprime celle qui ne l’est pas. »
Les mécanismes fondamentaux n’ayant pas changé après les indépendances, « Le franc CFA reste fondamentalement une monnaie de type colonial. »

Les mécanismes monétaires internationaux

« Les économistes libéraux prêchent la liberté du lion dans la jungle ».
« L’inflation est le fait du monde industrialisé et de lui seul » : elle résulte d’une augmentation des prix plus rapide que celle de la masse monétaire. Elle est un moyen de contourner l’augmentation des matières premières (par l’augmentation du prix des produits finis).
L’inflation, la balance des paiements, des taux de change désordonnés « traduisent la lutte des nations capitalistes pour dominer le monde ».
La manipulation des taux de change entre les monnaies truque les cartes et permet aux différents Etats de jouer sur les importations et les exportations et sur l’inflation.
Les taux de change flottants sont pénalisants pour les monnaies secondaires (ils rendent difficiles les échanges entre la zone franc et la zone sterling, par exemple entre la Côte d’Ivoire et le Nigéria).
« L’économie de bien-être », la croissance (en Europe et aux Etats-Unis) ininterrompue depuis la guerre « cachait l’injustice de la répartition des fruits de la croissance ». C’est une expansion de l’Occident « largement usurpée ». A noter que J. Tchundjang Pouemi écrit peu après le premier choc pétrolier, date à laquelle on peut espérer qu’une meilleure rémunération des matières premières va changer l’ordre économique international.

Sortir du système

L’intégration monétaire est la condition première de l’union économique et de l’unité politique africaine.
L’Indépendance passe par l’ouverture du système bancaire.
J. Tchundjang Pouemi va jusqu’à dire : « L’Afrique se fera par la monnaie ou ne se fera pas ».

Philippe Cazal (15/11/2009).

1) BCEAO : Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest : aujourd’hui, Bénin, Burkina, Côte-d’Ivoire, Guinée Bissau, Mali, Niger, Sénégal, Togo.
BEAC : Banque centrale des Etats de l’Afrique Centrale : aujourd’hui, Cameroun, Gabon, Guinée Equatoriale, RDC, République Centrafricaine, Tchad.
J. Tchundjang Pouemi ne cite pas la Banque centrale des Comores, pour l’Union des Comores, elle aussi régie par le franc CFA.

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Carte issue de Wikipédia

Lire aussi la présentation de ce livre par  Odile Tobner, ancienne présidente de l’association Survie.

Lire aussi, également d’Odile Tobner, plus récent : « Franc CFA, la grande mystification« .

Sur l’accumulation de la monnaie et l’enrichissement des détenteurs de capitaux, lire Le Syndrome de la Monnaie.

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