Ce sont les travailleurs, pas le capital, qui produisent la richesse

Invite à renforcer les conquêtes sociales de 1945

Dans « Émanciper le travail », Bernard Friot appelle à revenir à l’esprit des conquêtes ouvrières de 1945. En instaurant le salaire à vie des fonctionnaires et les systèmes de retraite et de Sécurité Sociale, elles ont affirmé leur définition de la valeur d’usage du travail face à celle du capitalisme qui ne considère comme travail que celui sur lequel il peut s’enrichir. Depuis, cette victoire est peu à peu remise en cause. Pour redevenir la classe dominante, le salariat doit imposer ses propres valeurs.

« Émanciper le travail », Bernard Friot, entretiens avec Patrick Zech, Ed. La Dispute, 2014.

La bourgeoisie, du XIVe au XIXe siècle, explique Bernard Friot dans ce petit livre, a imposé, contre le féodalisme, ses propres institutions de la valeur économique : la propriété lucrative, le marché du travail, la mesure de la valeur par le temps de travail et le crédit.

En maîtrisant la production de valeur par la propriété lucrative des outils de production, cette bourgeoisie s’approprie une partie du fruit du travail du reste de la société (« le capitalisme est né de l’expropriation et continue à reposer sur elle« ).

Par le marché du travail et la mesure de la valeur par le temps de travail, non seulement elle rend le salarié dépendant d’une logique de création de valeur ajoutée à son profit (à elle) mais aussi elle impose l’idée que seul le travail marchand peut être considéré comme productif ; ce qui implique que les autres types de travail, celui des fonctionnaires, celui des soignants dont le salaire est financé par la Sécurité Sociale, ou encore l’activité sociale des retraités seraient « improductifs« .

Le crédit lucratif, lui, est une autre façon de détourner la valeur ajoutée au profit de ceux qui détiennent le capital.

Face à cette vision capitaliste d’une « valeur économique » maîtrisée par le capital, la classe ouvrière, à partir de 1945, a imposé une autre vision, celle de la « valeur d’usage » produite par tout travailleur, et de la mutualisation de la valeur ajoutée.

C’est cette vision de la classe ouvrière que les « réformateurs » s’emploient à détricoter depuis 30 ans, depuis les gouvernements Chirac et Rocard aux présidences de François Hollande et d’Alain Macron, avec l’aide de certains syndicats, en particulier la CFDT.

Les conquêtes de 1945, dit B. Friot, sont anticapitalistes parce qu’elles affirment qu’il est tout à fait possible à une classe sociale, le salariat (la classe ouvrière élargie), de produire de la valeur sans propriété lucrative (sans capital et sans actionnaires à rémunérer), sans crédit lucratif. Cette possibilité n’est pas une utopie mais une réalité déjà largement mise en œuvre à travers la « cotisation-salaire« , le « salaire à vie«  des fonctionnaires et les conventions collectives.

La cotisation-salaire (ou salaire socialisé) finance, par ponction sur la valeur ajoutée du travail, la Sécurité Sociale, c’est-à-dire la prise en charge des soins de santé mais surtout le salaire des travailleurs de santé du public (l’Hôpital) et le revenu des professionnels de santé conventionnés secteur I ; elle finance aussi une partie des retraites (la retraite « de base ») ; et aussi, jusqu’à présent, le revenu des chômeurs et, par les allocations familiales, une partie du travail des parents.

C’est l’impôt qui finance le salaire et la retraite des fonctionnaires, les soustrayant eux aussi au marché du travail.

Les conventions collectives, en reconnaissant la qualification des travailleurs, lient leur salaire à cette qualification (qui leur appartient et peut constituer la base du salaire à vie) et non au poste (qui appartient au patron et dont celui-ci peut priver le travailleur).

B. Friot exhorte les travailleurs à se battre pour généraliser ces « institutions du salaire« , afin qu’elles remplacent les institutions capitalistes ; ce qui demande d’abolir la propriété lucrative de l’outil de travail pour la remplacer par la propriété d’usage (1) des entreprises par les travailleurs, d’instaurer un financement des entreprises sans appel au crédit lucratif et d’élargir à tous le salaire à vie financé par la mutualisation de la valeur ajoutée à l’échelle de toute la société.

Au passage, la propriété lucrative immobilière, qui permet à un propriétaire (à partir de son capital) de tirer un revenu au détriment du locataire, serait également abolie (2).

Plus largement, il faudrait étendre ou instaurer la gratuité de la santé, de l’éducation, du logement, des transports de proximité et de la première consommation d’eau et d’énergie.

Avec la propriété lucrative de l’outil de travail, bien que ce soient les travailleurs qui produisent la valeur économique, les propriétaires, qui ne produisent rien, s’approprient la valeur économique et maîtrisent sa répartition, tout en soumettant les travailleurs au chantage de l’emploi.

Aujourd’hui, les propriétaires lucratifs de l’outil de travail (propriétaires directs, actionnaires ou prêteurs) ponctionnent 35 % de la valeur ajoutée et en affectent 20 à l’investissement et 15 aux dividendes et aux frais financiers (rémunération des prêteurs). L’abolition de la propriété lucrative supprimerait le détournement de ces 15 % de la valeur ajoutée.

La réduction de la hiérarchie des salaires à une fourchette allant de 1 à 4 réduirait aussi les inégalités.

Les travailleurs, co-propriétaires d’usage de leur outil de travail (3), seraient maîtres de la gestion de l’entreprise mais n’en tireraient pas directement leur salaire. Les entreprises verseraient en effet une cotisation à une caisse nationale « de cotisations sociales« , qui répartirait les salaires selon la qualification de chacun, que l’on soit en activité, en maladie, à la retraite (4). Les entreprises investiraient sur fonds propres et alimenteraient par ailleurs une caisse nationale « de cotisation économique » qui subventionnerait les projets d’investissement le nécessitant.

La guerre des mots

Dans leur entreprise de démantèlement des institutions du salaire, les capitalistes, dit Bernard Friot, cherchent à distinguer travail productif et travail improductif, à nier aux « improductifs » le droit au salaire. Ils cherchent aussi à distinguer le salaire des autres droits (retraite, indemnité de chômage, allocations familiales, couverture maladie) et poussent à ce que ceux-ci soient de moins en moins financés directement sur le salaire et de plus en plus par d’autres moyens : « cotisation-prévoyance » (l’épargne constituée par le salarié qui lui permettra de toucher plus tard un « revenu différé« ), impôt (CSG), solidarité nationale.

La retraite complémentaire (Agirc et Arrco) se situe déjà dans l’esprit de cotisation-prévoyance.

Les institutions ouvrières du salaire, au contraire, considèrent, avec le salaire à vie, que le salaire, avec toutes ses composantes, devient un droit politique personnel ; toute personne est reconnue comme productrice de valeur économique. C’est la mutualisation de la valeur ajoutée qui permet de payer les salaires à vie et non le travail marchandisé, la « cotisation-prévoyance » de chacun ou l’impôt.

Sur le plan stratégique, Bernard Friot estime vaines les « stratégies d’évitement » qui consistent à se battre pour préserver les acquis, sur un mode défensif, ou à les améliorer (temps de travail, revenu de base…). Il faut, dit-il, avoir une stratégie offensive en se battant pour imposer notre définition de la valeur contre la définition capitaliste. C’est une erreur, dit-il, de se battre en priorité sur le curseur, c’est-à-dire pour une meilleure répartition de la valeur ; le combat fondamental c’est la définition de la valeur et sa maîtrise par les salariés. « L’actuelle production de valeur d’usage est une catastrophe écologique, pour le travail concret des producteurs et anthropologique. » Il faut changer de modèle.

En remettant en cause la définition capitaliste de la valeur économique, qui fait reposer la production de richesses uniquement sur le travail dit « productif« , c’est-à-dire marchandisé, on remet en cause le mythe du développement qui voudrait que celui-ci repose sur le marché et l’expansion à l’infini de la production. Combattre ce mythe, c’est aussi affirmer que le développement doit être avant tout un développement humain, hors du marché, qui repose sur l’accès de tous à l’éducation, à la santé, à la culture, aux loisirs, aux relations humaines et à la vie sociale. Ce qui n’empêche pas de viser en même temps un développement matériel concernant le logement, une alimentation saine, etc.

Dans ce livre, Bernard Friot passe beaucoup de temps à démonter les arguments de la pensée dominante : « Je mène la guerre des mots afin de ne pas la laisser aux seuls réformateurs« , dit-il. Sa démonstration, qui montre qu’une autre organisation de notre société est possible, est porteuse d’espoir. Le sujet est très technique mais la lecture d’« Émanciper le travail » permet d’y voir plus clair ; il est aussi présenté de manière très pédagogique dans une vidéo (10 minutes), « Manifeste du Réseau Salariat : Pour un statut politique du producteur » que je vous invite à regarder.

Ph.C.

1) « Loin de détruire la propriété, nous allons la généraliser comme propriété d’usage« .

2) « Qu’est-ce qui rend si difficile la propriété de l’habitat et quasiment impossible celle d’un habitat de qualité sinon son appropriation par le capital immobilier ?« 

3) Les représentants de la classe ouvrière ont montré qu’ils étaient capables, de 1945 à 1960, d’exercer la co-propriété d’usage en gérant les caisses de sécurité sociale (les administrateurs en étaient élus et les trois quarts d’entre eux étaient des représentants des salariés). De Gaulle s’est empressé, dès qu’il l’a pu, de mettre fin à cette expérience trop réussie.

4) Le droit politique de tout citoyen, à partir de 18 ans, à une « qualification professionnelle« , supprimerait le chômage.

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En savoir plus : Réseau Salariat 

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Discussion

Cet article a également été publié sur mon blog dans le « Club » de Mediapart. Il a donné lieu au commentaire suivant, de Richard Thévenon :

« Les « conquêtes sociales » de 1945 étaient ni sociales, ni anti-capitalistes. Les travailleurs n’y ont pris aucune part, et il s’agissait uniquement d’instaurer une gestion étatique social-démocrate, destinée à remettre en marche l’industrie et éviter toute révolution. Les plus radicaux de la classe ouvrière étaient armés, et il fallait à tout prix les désarmer, idéologiquement et politiquement. Ce qui est offert n’est jamais aussi solide que ce qui est pris, la Social Démocratie a été autant battue qu’elle a échoué.« 

(Lien vers l’article de Richard Thévenon « Le macronisme comme fin de 72 ans de social-démocratie« )

Ma réponse à R. Thévenon :

« J’ai lu votre article de blog, je ne suis pas convaincu de votre approche. Quant aux conquêtes sociales de 1945, je ne suis pas historien, et j’ai des doutes sur ce que vous dites. Qu’est-ce qui peut l’étayer ? »

R. Thévenon répond :

« Je ne conteste bien entendu pas les « avancées » issues du programme du CNR, je pense d’ailleurs qu’ils n’avaient pas d’autre choix, raisonnable, que de passer par une voie étatique pour les imposer. Mais quand on se jette dans un piège, le plus dur est d’en sortir. Introduire l’État dans les contradictions sociales conduit à coup sûr à les dévoyer.

Aujourd’hui les employeurs parlent « d’impôt » et de « charges », alors qu’il ne s’agissait que d’utiliser la force publique pour leur faire cracher ce qu’ils devaient pour le travail et pour l’utilisation gratuite des infrastructures physiques et immatérielles.

Les acteurs sociaux sont devenus des « prestataires de service », et ils sont désormais jugés sur leur « rentabilité ». Pourquoi payer une cotisation syndicale, si le service rendu est assuré et gratuit ? Il n’y a plus de rapport évident et visible entre les prestations et la solidarité de tous. Voilà le résultat à terme de cette stratégie, dont personne n’a voulu sortir. Macron termine ce cycle.« 

Ma réponse :

« D’accord sur le fait que s’en remettre à l’État est un piège, dans la mesure où il n’est pas maîtrisé par les citoyens. C’est vrai dans le système capitaliste, ça l’est aussi dans les systèmes communistes que nous avons connus.

Quant à la stratégie, celle de passer par l’État est aujourd’hui loin de notre portée ; celle de se passer de l’État l’est encore davantage, nous sommes loin, par exemple, de la situation de l’Espagne en 1936 du fait de la faiblesse des syndicats, partis et autres mouvements susceptibles d’évoluer vers cette approche. »

R. Thévenon :

Voir : « A Zaragoza o al Charco« , sur la gloire et la décomposition simultanées de la CNT en 1936-37. Avoir un syndicat Révolutionnaire, et souvent hégémonique, qui trois mois avant le coup d’État proclame le Communisme Libertaire, comme but et moyen, ne garantit pas grand chose non plus.

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« Voyage en Misarchie » : il est encore permis de rêver

En ces temps de désenchantement et de résignation devant la soi-disant fatalité néo-libérale, inégalitaire et porteuse d’austérité, le livre d’Emmanuel Dockès, « Voyage en Misarchie », montre que la capacité à imaginer une autre société n’est pas perdue pour tout le monde.

« Voyage en Misarchie. Essai pour tout reconstruire », Emmanuel Dockès, Éditions du Détour, mars 2017.

Sur un ton badin, l’auteur nous transporte dans un pays inconnu, l’Arcanie, où son héros atterrit suite à un accident d’avion. Ce personnage aura beaucoup de mal à s’adapter à cette contrée dont les coutumes diffèrent fortement des nôtres. Sur cette trame amusante nous allons à la découverte d’un autre monde, et de surprise en surprise.

Les premières mésaventures du héros ont trait au thème de la sexualité. Histoire de nous faire comprendre que la tolérance et le respect de la liberté individuelle sont le principal tabou de la société arcanienne. On peut discuter de tout, sauf de ces principes.

On comprend vite que le système économique de l’Arcanie a banni la propriété capitaliste et a instauré l’accès de tous aux biens fondamentaux.

Bien sûr, l’État a disparu (Misarchie = horreur du pouvoir). Il est remplacé par divers niveaux de pouvoir, aux mains des citoyens. Les principaux sont les « districts solidaires », qui gèrent les biens fondamentaux comme la santé et l’éducation, et les districts simples, entités territoriales qui peuvent gérer l’eau potable d’un bassin versant, un immeuble, voire un ascenseur. Ce sont les citoyens qui décident de créer un district, en fonction de leurs besoins et de la réalité locale.

Le tout est, on l’a compris, fortement décentralisé et autogéré. Et en constante évolution.

Ces structures sont gérées par les citoyens, soit en assemblée de tous les usagers lorsque la structure reste modeste, soit, pour les structures plus importantes par des assemblées en partie élues, en partie tirées au sort.

La santé, l’éducation, les communications (internet…), la sécurité sont gratuits. Certains services publics (comme le transport) sont payants mais fortement subventionnés. Il y a bien sûr des impôts pour financer tout cela.

La suppression de la propriété sur les biens immeubles interdit toute forme de domination : impossible d’exploiter des salariés en possédant une grande entreprise, impossible d’exploiter un locataire en lui louant un appartement ou une terre. La petite entreprise individuelle reste possible, l’esprit d’entreprise est donc sauvegardé, mais avec des garde-fous, le pouvoir revenant progressivement à l’ensemble des salariés. Il y a aussi des sortes de coopératives, où l’autogestion est totale (contrairement à nos coopératives agricoles, devenues de grands groupes capitalistes).

Tout comme la propriété, le travail est partagé, le temps de travail de base étant de 16 heures hebdomadaires, avec une large place laissée aux loisirs.

Chacun a bien sûr accès au logement mais celui-ci n’est pas transmissible aux enfants. L’héritage reste possible pour de petites sommes ou des biens d’une valeur limitée.

La monnaie est entièrement informatisée, avec une transparence totale permise par un contrôle strict par des représentants des citoyens. Pas possible de spéculer, de blanchir l’argent sale ou de s’évader dans les paradis fiscaux.

La société arcanienne reste ouverte : les immigrants sont accueillis avec générosité, on leur donne les moyens de subsister dignement et de s’intégrer rapidement, avec les mêmes droits que les Arcaniens de longue date.

L’auteur n’impose pas ce modèle sans débat. Il compare, à travers les avis des différents personnages, la société arcanienne à la nôtre (ce qui au passage souligne les inégalités criantes de cette dernière) et soupèse les arguments pour ou contre par exemple sur la liberté d’entreprendre, le revenu universel, la prise en charge de la délinquance, le contrôle citoyen…

L’auteur nous rassure : tout cela fonctionne… mais il a fallu des siècles d’évolution aux Arcaniens pour parvenir à ce système, qu’ils jugent d’ailleurs bien imparfait.

Alors, au travail !

Ph.C.

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Emmanuel Dockès, professeur de droit à l’Université Paris-Ouest Nanterre, a coordonné « Proposition de Code du travail », qui réduit des trois quarts le volume du Code du travail tout en assurant un niveau de protection supérieur pour les salariés.

En savoir plus : Editions du Détour.


La révolution bolivarienne au Venezuela: leurre ou vraie révolution ?

La « révolution bolivarienne », impulsée au Venezuela à partir de 1999 par Hugo Chavez et son entourage, vit vraisemblablement ses derniers moments. Difficile de dire ce qu’il en restera, mais on peut s’interroger sur ce qu’elle a été : s’agit-il d’une vraie révolution ?

Pour tenter de répondre à cette question, je vous propose deux articles et une synthèse de deux livres. Des approches différentes, mais qui se complètent et pourront s’ajouter aux informations que vous avez déjà ou que vous trouverez par ailleurs.

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« Dérive autoritaire mafieuse »

Un article récent (1er/8/2017) sur le blog de Saintupery (Club de Mediapart), intitulé « Le chavisme dissident dénonce la « Néodictature » et appelle à la résistance« , aborde le contexte actuel de la situation au Venezuela, qu’il qualifie de « dérive autoritaire mafieuse de Nicolas Maduro et du mouvement bolivarien ».

Lire cet article.

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« Une non-révolution »

Aussi radicale est l’analyse de Félix Rodrigo Mora publiée le 13/07/2017 sur son blog « Esfuerzo y Servicio Desinteresados ». Pour cet auteur espagnol, la révolution bolivarienne n’a rien d’une révolution, parce qu’elle vient d’en haut mais aussi parce qu’elle reproduit simplement, dit-il, les mécanismes du système capitaliste.

Lire cette analyse : FRM Venezuela Dar explicaciones

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Chavez entre deux feux : les révolutionnaires et les chavistes conservateurs

Dans deux de ses livres, l’auteur américain George Ciccariello Maher met l’accent sur le point de vue des gens d’en bas et des révolutionnaires vénézuéliens qui, selon lui, ont donné l’impulsion au mouvement dirigé par Hugo Chávez, l’amenant régulièrement à se radicaliser.

Les chavistes de base : « Chavez, c’est nous qui l’avons créé »

Le premier de ces livres, c’est « La révolution au Venezuela. Une histoire populaire », traduit en français en 2016 (Ed. La Fabrique) mais publié originellement en anglais en 2013. Le titre anglais, « We created Chavez » (nous avons créé Chavez), est très signifiant.

George Ciccariello Maher montre qu’en effet l’élection d’Hugo Chavez en 1998, qui fait suite à ses deux coups d’États manqués de 1992, n’est que la continuation d’un long mouvement de révolte populaire des Vénézuéliens. L‘un des premiers jalons de cette histoire de révoltes est l’opposition, à partir de 1958, au régime de démocratie formelle dirigé par Rómulo Betancourt après la chute de la dictature de Marcos Pérez Jiménez. C’est à cette époque que démarrent des mouvements de guérilla.

Suite à l’échec de la guérilla, que G. Ciccariello Maher attribue à un « avant-gardisme » sans lien avec les masses, les leaders révolutionnaires se rapprocheront de celles-ci, notamment, dans les années 60 et 70, par la création de petits partis et de « fronts de masse » semi-légaux (ouvriers, étudiants) liés aux mouvements clandestins.

On note aussi, à cette époque, la résurgence du bolivarisme, comme réappropriation d’une tradition révolutionnaire nationale incarnant les luttes anti-impérialistes et non dénuée de fétichisme par rapport au personnage de Simon Bolívar.

En 1989 survient le « Caracazo », nom donné à une semaine d’émeutes contre les réformes néo-libérales de Carlos Andrés Pérez. Ces émeutes furent très durement réprimées (plusieurs centaines voire milliers de morts). Mais cela n’empêcha pas la poursuite de la résistance des Vénézuéliens, en particulier les habitants des quartiers pauvres de Caracas (les « barrios ») : on voit, dans ces barrios, émerger des organisations autonomes, assemblées autogérées et groupes d’auto-défense armée, contre le marché de la drogue et pour un travail d’éducation populaire (organisation d’activités sportives, culturelles et de loisirs).

Ces groupes de résistance armée se sont maintenus sous le chavisme (« los colectivos »), de même que les assemblées autogérées. Pour G. Ciccariello Maher, « la pression populaire a fait avancer le processus bolivarien ». Elle l’a aussi défendu, en particulier lors du coup d’État manqué contre Chavez en 2002. Chez ces gens d’en-bas, dit l’auteur, il y avait une relative confiance dans Chavez, mais pas dans son entourage bureaucratique, voire corrompu, qui le freine ; pour certains, « il y a Chavez et le processus révolutionnaire, qui permet si besoin d’aller plus loin que Chavez ». De même, les luttes des femmes, des étudiants, des Afro-vénézuéliens, des indigènes et des paysans « ont poussé Chavez vers la gauche ».

Dans sa conclusion, G. Ciccariello Maher, faisant référence à Lénine, estime que « la révolution nécessite une accumulation de pouvoirs » populaires, née de la convergence des luttes « avant de déconstruire l’État » pour le remplacer par un demi-état prolétarien (bourgeois et ouvrier à la fois) destiné à s’éteindre. « Les deux piliers de la bourgeoisie, la bureaucratie et l’armée, doivent être remplacés par des structures contrôlées par le peuple ». Au Venezuela, les milices d’auto-défense nées de la guérilla et les assemblées de quartier autogérées peuvent se situer dans cette logique. Le pouvoir chaviste a appuyé les unes et les autres : la loi organique des forces armées, en 2009, prévoit la mise en place de milices populaires, destinées à remplacer l’armée de métier ; en 2010, les communes sont officialisées.

Si l’extrême gauche pense trouver un allié en Chavez, celui-ci reste bridé par la bureaucratie de l’État central et des exécutifs locaux, qui pratiquent l’inertie pour protéger leurs privilèges. « L’appareil d’État vénézuélien concentre un mélange détonnant de guérilleros et d’opportunistes, de décentralisateurs authentiques et de nouvelles élites vêtues de rouge et assoiffées de pouvoir… »

La disparition de Chavez, en mars 2013, porte un coup d’arrêt « à son rôle d’unification du processus bolivarien ». Au moment où est écrit le livre, « il reste la constitution (de 1999) et l’idée révolutionnaire qui la sous-tend », il reste aussi, même après sa mort, la fonction unificatrice de Chavez, « à moins qu’il soit transformé en souvenir historique ».

La commune en construction : chantier compromis

Le deuxième livre, en anglais, « Building the commune. Radical democracy in Venezuela » (La commune en construction. La démocratie radicale au Venezuela), Éditions Verso, 2016) met l’accent sur les conseils communaux et les communes, mis en avant par Hugo Chavez peu avant sa mort, dans son discours dit « El golpe de timón » (le coup de gouvernail, 20/10/2012), où il parle « d’État communal », traçant en quelque sorte la voie.

Mais ces conseils communaux et ces communes viennent de loin. Ils sont la suite des assemblées de quartier autogérées, mises en place par l’initiative populaire. Les lois chavistes sur les communes (2006 et 2010) ont été peu appliquées, du fait de la résistance bureaucratique, mais on a compté jusqu’à 45 000 conseils communaux et 1 500 communes, la pression populaire les faisant avancer malgré tout.

Ces lieux de démocratie directe réunissant les habitants recouvrent des formes très diverses. Certains produisent, des biens alimentaires, des vêtements, des logements, organisent la distribution de ces biens… Ils créent des stations de radio. Ils font en sorte de répondre aux besoins de la population, se soucient de durabilité.

Aux antipodes de la vision de George Ciccariello Maher, on trouve celle de Margarita López Maya, écrivaine vénézuélienne, pour qui les conseils communaux, sous un couvert de démocratie directe, sont une façon pour le chavisme de centraliser le pouvoir entre les mains du président. Les moyens financiers des conseils communaux viennent d’en haut. M. López Maya ignore la dynamique autonome de ces instances, que G. Ciccariello Maher met en avant. Sur ce point, le débat reste ouvert.

Avec la mort de Chavez, la situation change. Selon G. Ciccariello Maher, si « Chavez marchait sur le fil entre les bases populaires et l’État », depuis, le mécanisme dialectique a du mal à fonctionner ; Nicolás Maduro, en prise avec les difficultés économiques et avec l’opposition, accuse souvent l’extrême gauche d’irresponsabilité. « Il ne voit pas que ce ne sont pas les Jacobins » (l’exécutif autoritaire) « qui sauveront la révolution bolivarienne mais les sans-culottes » (le peuple).

« Le choix (pour l’avenir) est entre la commune et le néant », dit G. Ciccariello Maher. Sans illusion vis-à-vis de l’opposition « qui fait tout pour rétablir le système réactionnaire favorable à l’oligarchie », il reste lucide quant aux causes de l’échec de la révolution bolivarienne : crise économique liée à la dépendance quasi-totale au pétrole et incapacité à développer d’autres secteurs (notamment l’agriculture), système rigide de contrôle monétaire ayant entraîné le marché noir et la spéculation, corruption économique privée et étatique, désorganisation des services publics…

Conscient de cette réalité, le peuple vénézuélien s’est exprimé lors des échéances électorales, d’abord en s’abstenant fortement puis en votant majoritairement pour l’opposition. Le pouvoir, lui, pratique la fuite en avant et, face aux revers électoraux, tente de tordre la démocratie en manipulant les institutions. La réponse de l’opposition, privée de possibilité d’agir à l’Assemblée Nationale, est dans la rue. Jusqu’où ira la violence, dans laquelle tant la droite que le régime ont leurs responsabilités, et à qui profitera-t-elle ? Pour l’instant, la sortie de crise n’est pas en vue.

Ph.C.

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En savoir plus :

George Ciccariello Maher.

Voir sur le site chaviste Aporrea les articles de Roland Denis et Nicmer Evans.

Félix Rodrigo Mora.


Podemos : de la rue aux institutions

« Nous avons décidé d’aller dans les institutions, au risque de se perdre, quelle autre solution avions-nous ? », dit Alberto Arricruz, expliquant la stratégie de Podemos. Ce mouvement a choisi de prolonger la mobilisation des Espagnols dans la rue depuis le 15 mai 2011 par un processus de conquête des institutions. Apparaît alors le risque que Podemos devienne un parti politique comme les autres…

Alberto Arricruz.

Alberto Arricruz.

Lire la suite sur le blog des Ami.es de François de Ravignan.


FELIX RODRIGO MORA…………………. Une révolution : désindustrialiser et désurbaniser pour (r)établir une société rurale et un environnement équilibrés

Dans « Naturaleza, ruralidad & civilización« , Félix Rodrigo Mora déplore l’asservissement de l’être humain par la société de consommation et la destruction de l’environnement par son artificialisation extrême. Pour en arriver là, il a fallu détruire la société rurale traditionnelle, centraliser, industrialiser. L’auteur propose une véritable révolution pour recréer une société sobre, conviviale et démocratique, en phase avec la nature. Il est temps, dit-il, de sauver à la fois l’humanité et la biosphère.

Félix Rodrigo Mora, « Naturaleza, ruralidad & civilización«  (Éditions Brulot, 2008). En castillan.

Naturaleza

En Espagne, comme ailleurs en Europe, la société a été essentiellement rurale jusqu’à la révolution industrielle. Cette société rurale traditionnelle était caractérisée par un mode de gouvernement local communautaire, par la propriété collective de la terre et de l’espace rural, et par un esprit de convivialité. Elle a fermement lutté contre son démantèlement progressif, mis en œuvre successivement par la monarchie centralisatrice, par le libéralisme et par le franquisme, qui ont fini par avoir en grande partie raison d’elle.

Après la période centralisatrice, urbanisée et autoritaire de l’empire romain, ce que Félix Rodrigo Mora appelle la révolution civilisatrice du Haut Moyen-Age est à l’origine de la société rurale traditionnelle, dans laquelle primaient la relation sociale, la recherche de l’harmonie au sein de la communauté locale. Il y avait alors, dit-il, une conception du monde qui donnait la priorité aux relations humaines, à l’aide mutuelle, avec un détachement relatif par rapport aux biens matériels.

L’auteur décrit le système des conseils ouverts où les décisions concernant la vie locale se prenaient en assemblées ouvertes à tous. Ces conseils étaient souverains au niveau local et avaient un pouvoir législatif et exécutif.

En même temps la communauté était propriétaire collectivement de la plus grande partie de l’espace rural, des pâturages, parcours, landes, garrigues, bois, ruisseaux… qui pouvaient être utilisés par l’ensemble des membres de la communauté tout en veillant à l’intérêt commun.

En Alava par exemple les conseils ouverts géraient le labour collectif, la répartition de parcelles entre les familles pour une durée déterminée, le soin des parcours et des bois, l’organisation du pâturage. Ils géraient aussi le travail communal, les fêtes, l’approvisionnement, les activités artisanales communes et l’éducation.

L’auteur consacre un chapitre à la fête populaire qui, jusqu’à une période très récente, avait plusieurs fonctions : se divertir, renforcer les liens humains et donner libre cours à la créativité. Lors d’une noce par exemple, une bonne partie des invités participait à tour de rôle, en poussant la chansonnette (qu’ils avaient souvent inventée eux-mêmes), en récitant un texte à l’intention des époux ou en constituant l’orchestre du bal. On se divertissait en créateurs de culture plus qu’en consommateurs, en acteurs plus qu’en spectateurs passifs. Et donc, à la différence d’aujourd’hui, en dehors du marché.

Cette société rurale traditionnelle, note Félix Rodrigo Mora, a eu toutefois un défaut fondamental : l’absence d’objectifs pour se dépasser, « l’inexistence d’une formulation sur le quoi, le pourquoi et le comment du demain que l’on souhaite ». Elle a donc d’autant plus facilement été détruite par l’État.

L’action « modernisatrice » méthodique du franquisme

Cette destruction a connu son achèvement sous le régime franquiste, dans les années 1950-60. Jusque là, la société rurale a notamment refusé obstinément la mécanisation de l’agriculture : dans les régions de latifundia du sud de l’Espagne, ce sont les brassiers qui s’opposaient à l’introduction des machines, jusqu’à, parfois, y mettre le feu ; dans le reste de l’Espagne, où dominaient les conseils ouverts et les terres communales, les paysans n’étaient pas intéressés par les machines.

Avec l’industrie naissante, la classe ouvrière avait conservé des liens étroits avec le monde pré-industriel (esprit communautaire, aide mutuelle, dédain pour le monétaire, délibération en assemblées…). On comprend la forte résistance populaire au coup d’état de 1936. Selon l’auteur ce sont d’ailleurs les paysans, plus que les ouvriers, qui ont le plus résisté au franquisme.

Malgré la résistance, l’ordre nouveau a été instauré. « Si l’on voulait créer un mouvement ouvrier domestiqué, consumériste, acceptant de mener une vie de porcs, il fallait extirper à la racine la société populaire traditionnelle, ce que fit le franquisme. » L’État franquiste a procédé méthodiquement, avec d’une part l’Office National du Blé, auquel il fallait livrer tout le blé commercialisable. On a incité la monoculture de céréales, ce qui était un moyen de rentrer dans le marché et la bancarisation. L’extension de l’irrigation, la mécanisation, les engrais, les pesticides ont accompagné une logique productiviste de monocultures.

Albarracin (province de Teruel). La stérilisation totale par la disparition de la végétation arborée, que ce soit sur les terrains plats, en monoculture de céréales, ou sur les collines. Photo Diego Delso, Lic CC By SA 3 0, Wiki Commons.

Albarracin (province de Teruel). La stérilisation totale par la disparition de la végétation arborée, que ce soit sur les terrains plats, en monoculture de céréales, ou sur les collines. Photo Diego Delso, Lic CC By SA 3 0, Wiki Commons.

D’autre part, avec la création d’un organisme dénommé « Patrimoine forestier de l’État », on a continué à détruire la forêt traditionnelle autochtone en la remplaçant par des cultures et par des boisements artificiels de pins et d’eucalyptus.

L’intensification de la production agricole et la perte par les habitants ruraux de leurs moyens de subsistance liés à la forêt et à l’espace naturel ont entraîné un nouvel exode rural : entre 1950 et 1981, les communes de moins de 10 000 habitants ont perdu 5,3 millions d’habitants au profit des grandes villes.

« On a une fausse image du franquisme », dit Félix Rodrigo Mora : On le présente comme « un conglomérat de phalangistes, de curés et de militaires ignorants ». Il avait en réalité un programme technique, économique et politique très élaboré, dans une optique technocratique, productiviste et consumériste.

Il s’est acharné sur la société rurale traditionnelle, l’a dénigrée en la faisant passer pour « arriérée », et n’a eu de cesse de voir détruit le patrimoine culturel populaire : l’agriculture, l’élevage, les métiers, la médecine et la pharmacopée, la musique et la danse, la tradition orale, l’architecture populaire… Et il a attaqué violemment les langues autres que le castillan, pour toujours plus uniformiser la société et la dominer.

Félix Rodrigo Mora n’en parle pas mais le processus de « modernisation » a été à peu de choses près le même en France. Comme en Espagne il a été préparé par l’idéologie libérale. Puis, au nord des Pyrénées, ce n’est pas le franquisme qui a pris le relais mais la République progressiste et, à la Libération, les gouvernements de centre-gauche et de gauche. Pour Félix Rodrigo Mora, la gauche et la droite partagent la même conception d’un État fort et du développement industriel et technologique, censés apporter les biens matériels mais en réalité responsables de l’asservissement des citoyens et de la destruction de l’environnement.

Forêt, régime des pluies et fertilité des sols

Deux cents ans de politique libérale en agriculture, estime Félix Rodrigo Mora, ont abouti à un recul de la santé de la biosphère qui se traduit par une baisse des rendements agricoles, une diminution de la matière organique, l’augmentation de l’érosion et de la salinisation des sols, l’acidification et la pollution par les métaux lourds, la disparition des aires boisées, la désertification, la perte de biodiversité. Ajoutons à cela l’altération climatique liée à l’émission de gaz à effet de serre par la civilisation urbaine et industrielle.

La vigne (Campos de Carinena, Aragon) en culture intensive, comme les céréales ou l'olivier, stérilise les sols. Photo Diego Delso, Lic CC By SA 4 0, Wiki Commons.

La vigne (Campos de Carinena, Aragon) en culture intensive, comme les céréales ou l’olivier, stérilise les sols. Photo Diego Delso, Lic CC By SA 4 0, Wiki Commons.

Aujourd’hui, les pouvoirs publics prônent l’agriculture biologique mais, pour l’auteur, celle-ci n’est que le nouveau cheval de bataille de l’agriculture industrielle et productiviste, en particulier avec le Règlement européen de 1991.

F. Rodrigo Mora insiste sur la gravité de la dégradation de l’espace naturel boisé, due à la fois à l’expansion des terres cultivées, aux effets de la civilisation industrielle et urbaine sur le climat et à la modification locale des équilibres : remplacement des espèces d’arbres autochtones par des espèces à croissance rapide (surtout les résineux, qui acidifient et stérilisent les sols) et uniformisation de la forêt, épuisement des sources et des nappes phréatiques par la diminution de la pluviosité et par le recours excessif à l’irrigation agricole, baisse de l’humidité de l’air liée au recul de la couverture du sol.

Dans un effet boule de neige, climat et recul de la forêt sont les causes de la perturbation du régime des pluies : la sécheresse estivale est de plus en plus longue dans la péninsule ibérique (100 à 130 jours aujourd’hui dans la Sierra Morena contre 74 au XVIIIe s.), ce qui fragilise les plantules et les jeunes brins et compromet leur croissance. Grâce à des précipitations estivales supérieures, il y avait d’importantes hêtraies au XVIIIe s. dans les Monts de Tolède et au XVIe dans la Mancha. La superficie boisée n’est plus, à l’heure actuelle, que de 15 % en Espagne, en comptant bien sûr les plantations industrielles.

Les parcelles céréalières qui recouvrent aujourd’hui d’énormes surfaces en Vieille et Nouvelle Castille, nues en été, ne remplissent plus la fonction d’infiltration des eaux de pluie et d’évaporation qui était celle des espaces boisés ; elles sont au contraire soumises au ruissellement et à l’érosion éolienne et l’on assiste à une forte dégradation des sols, irréversible pour des siècles. Cette dégradation est encore pire, on le sait, sur les pentes, comme le montrent les nombreux paysages désertiques du territoire espagnol.

Revenir à une existence frugale et conviviale

Pour Félix Rodrigo Mora, il est urgent de renverser la vapeur, de « détruire la société technique » et donc « d’adopter des systèmes techniques simples et une existence frugale et sobre », cela en « privilégiant les exigences immatérielles de l’être humain. » Il faut en même temps renoncer au mode de vie urbain (« qui inclut pouvoir centralisé, État, pouvoir des élites culturelles, argent, individualisme et consommation effrénée ») et revenir au style de vie rural.

La ville (Madrid, Avenida de América), un milieu extrêmement artificialisé, qui consomme les ressources naturelles. Photo Luis Garcia, Wiki Commons.

La ville (Madrid, Avenida de América), un milieu extrêmement artificialisé, qui consomme les ressources naturelles. Photo Luis Garcia, Wiki Commons.

Il faut aussi « restaurer la nature », avec un nouveau type d’agriculture et une vision plus globale. Cela implique, comme avant l’industrialisation de l’agriculture, une gestion équilibrée de l’agriculture et de l’élevage (celui-ci apportant lait, viande, cuir, laine mais aussi et surtout matière organique) et de compter sur les importantes ressources alimentaires du milieu naturel : plantes et baies sauvages (plus de 150 ont été utilisées pour l’alimentation), champignons, chasse, pêche… La forêt, autrefois, fournissait par exemple des châtaignes et des glands (le pain de glands était la première ressource alimentaire de certaines régions) ou encore des branchages servant de fourrage pour les bêtes en été.

Et pour les terres cultivées, qui devraient être fortement réduites et se limiter aux terrains plats pour éviter l’érosion, il faudrait avoir des pratiques agronomiques appropriées : fertilisation naturelle par la végétation (feuilles des arbres) et les déjections des animaux, polyculture, association d’espèces, rotation, couverture permanente des sols par la végétation, très peu de labour, peu d’irrigation et de chimie, mécanisation minimale. Faire passer le régime alimentaire des 3 300 calories moyennes par jour actuelles à un niveau plus souhaitable de 2 500 permettrait de réduire d’un quart les terres cultivées. Pour le reste, il faudrait renoncer aux cultures d’exportation et aux « produits de plaisir » (café, thé, vin, tabac, sucre…). Ce qui en même temps permettrait aux pays producteurs de café, par exemple, de se réorienter vers les cultures vivrières pour leur consommation.

Cette ré-orientation demanderait à ce que chaque citoyen valide participe aux travaux liés à la ressource alimentaire. « Mais pour un temps limité, de manière à pouvoir avoir d’autres occupations. »

L’auteur estime aussi qu’il faudrait entreprendre une reforestation générale, qui consisterait à planter 20 millions d’hectares (en plus des 14 millions boisés actuellement) dans un délai de cinquante ans. Ce qui implique de « désagricoliser, désurbaniser et détouristifier ».

Tout cela n’est possible qu’avec « une révolution politique », car tout est politique, dit Félix Rodrigo Mora. Il cite l’exemple de l’automobile : « le régime actuel de dictature », dit-il (pour lui, la démocratie est directe ou elle n’est pas), « accorde aux populations soumises, dégradées, dépossédées une trompeuse illusion de liberté, de vitalité et de possession, aux fonctions narcotiques, alors que leur existence est dépossédée de tout sens et objectifs humains. »

L’auteur appelle donc à une révolution des mentalités et du mode de vie mais aussi à une révolution des modes de décision avec un retour à des conseils locaux ouverts et à la propriété communale (associée à la propriété privée limitée aux surfaces ne nécessitant pas de travail salarié).

Les propositions de Félix Rodrigo Mora peuvent paraître utopiques, mais si l’on considère que son analyse est réaliste, il faut apporter des réponses à la hauteur de l’enjeu. Le but, souligne-t-il, n’est pas de revenir à la société d’autrefois mais de se servir de ses points positifs pour construire une nouvelle société plus humaine et plus respectueuse de son environnement que l’actuelle.

Ph.C.

* * * * *

Voir les blogs de Félix Rodrigo Mora :

Esfuerzo y servicio

Et FélixRodrigoMora , avec ses publications.

Félix Rodrigo Mora donne, dans une vidéo (en castillan), une vision du Moyen Âge peu conforme au discours conventionnel des historiens. Voir la vidéo.

Sur les conseils ouverts et la propriété collective de l’espace rural voir aussi le livre de David Algarra Bascón, « El Comú Català. La història dels que no surten a la història » (« Le Commun Catalan. L’histoire de ceux que l’histoire ne fait pas apparaître »), Éditions Potlatch, 2015, en catalan.

Note de lecture dans ce blog sur ce livre.

Sur un thème proche, lire dans Éclairages Publics : « Révolution intégrale: plutôt que d’essayer de réformer la société, ils veulent en construire une autre. »


« El Comú Català » : la longue lutte du peuple contre la spoliation des biens communs

Le « sacré droit de propriété » et la démocratie par délégation, qui dominent aujourd’hui notre société, n’ont pas toujours été la règle. David Algarra Bascón, dans « El Comú Català. La història dels que no surten a la història », décrit ce qui a été la réalité, du Haut Moyen Âge au XIXe, en Catalogne comme ailleurs : la propriété et la gestion communales de la terre et des espaces naturels par les communautés rurales et l’auto-gouvernement en assemblée de ces communautés et des communautés des villes.

El Comu Catala 2

« El Comú Català. La història dels que no surten a la història » (« Le Commun Catalan. L‘histoire de ceux que l’histoire ne fait pas apparaître ») est paru en octobre 2015 aux Ed. Potlatch.

Ce livre, en catalan, de David Algarra Bascón, dévoile une réalité cachée par l’histoire officielle (« Qui contrôle le passé, contrôle le futur », dit George Orwell). Cette histoire, c’est celle du « commun » catalan. Le commun, pour la communauté des habitants (villageoise ou urbaine) mais aussi pour les biens communs.

L’auteur s’appuie sur un considérable travail de documentation, qui transparaît, avec de nombreux exemples de situations locales dans toute la Catalogne et à diverses époques (la Catalogne nord n’est pas oubliée).

Son principal enseignement, c’est l’existence durant une longue période, au moins depuis le Haut Moyen Âge puis jusqu’au XIXe (avec un délitement progressif sous les coups de boutoir de la monarchie puis du libéralisme), d’un mode de vie et de gouvernement du peuple aujourd’hui disparu.

Il y avait d’une part une combinaison de la propriété familiale (sur les maisons, leurs dépendances et sur les terres cultivées) et de la propriété communale (sur les pâturages, les landes, les garrigues et les bois mais aussi sur des biens publics tels que moulins, forges, fours, boucheries, taverne, systèmes d’irrigation…). La notion de propriété n’avait pas le caractère absolu que nous connaissons aujourd’hui : c’était avant tout un droit d’usage, avec obligation de maintenir le bien de façon durable pour les générations à venir.

D’autre part, sur le droit d’usage familial se superposait un autre droit d’usage sous la forme d’une série de servitudes au profit de la communauté. Tout habitant du lieu pouvait faire paître ses animaux sur les terres de cultures d’autrui après la récolte (droit de « rostoll » ou vaine pâture, et de « redall » ou secondes herbes), ou ramasser les épis oubliés (« espigatge »). Le passage du bétail profitait en même temps à la parcelle, qui recevait le fumier.

L’ensemble des habitants bénéficiaient par ailleurs de droits d’usage sur les terrains communaux : pâturer, faire du bois de chauffage, couper du bois de charpente, chasser, pêcher, cueillir fruits et plantes sauvages…

Le tout était régulé de façon collective pour éviter les abus et assurer l’accès équilibré de chacun aux ressources communes. La communauté se réunissait en effet régulièrement en « conseil ouvert », auquel tous les habitants (toutes les familles) pouvaient participer. Ces conseils avaient non seulement une fonction économique mais aussi, et peut-être avant tout, une fonction d’assurer le vivre ensemble (le mot « convivencia », cher aux amoureux du passé occitan, est le même en catalan).

Ce mode de vie « en commun » comportait la solidarité et l’aide mutuelle. La femme y avait une liberté qu’elle perdra quelques siècles plus tard. Et la communauté disposait d’une grande autonomie face au pouvoir royal ou seigneurial, qu’elle défendait d’ailleurs au besoin avec sa milice populaire.

Un droit coutumier détruit par la force

Cette réalité se retrouve, avec des variantes, en Castille et Léon, au Pays Basque, dans les Asturies, en Galice, et aussi au-delà des Pyrénées dans les domaines francs (ou encore en Allemagne, en Angleterre…). (1)

David Algarra Bascón analyse comment, à travers les siècles, la notion de communs est apparue puis a été battue en brèche. Des vestiges archéologiques montrent que les Ibères, qui peuplaient la Catalogne avant l’arrivée des Romains, ainsi que les Aquitains et les Vascons (dans une frange pyrénéenne au nord), avaient une structure sociale égalitaire et disposaient de zones d’usage commun (fours, silos).

Photo elcomu.cat

Photo elcomu.cat

La période romaine est une vraie coupure, avec l’imposition d’un système centralisé, oligarchique (grands domaines), patriarcal, esclavagiste. Mais avec la crise de l’empire on observe un retour à la campagne, une structuration en petits groupes avec des formes d’organisation de type communautaire et d’autosuffisance. L’unité d’exploitation, qui était la villa, devient la famille paysanne.

On note alors l’influence de la religion chrétienne, opposée (chez les premiers chrétiens) au patriarcat, à la propriété privée, à l’esclavage. Il faut noter que les premières églises rurales (VIe siècle) prennent la forme architecturale de la basilique, qui est un immeuble civil ; on peut penser qu’au-delà de leur fonction de lieu de culte elles avaient un usage de lieu de réunion.

Viennent les Wisigoths, puis les Francs. Ceux-ci amènent des populations, qui s’emparent de terres, mais les populations autochtones résistent. Au IXe, le déclin des Carolingiens s’accompagne d’une montée du pouvoir des populations dans le contrôle des terres.

Celui-ci, toutefois, était régi par un droit coutumier, non écrit. Le droit écrit appartiendra, par la suite, au Roi et aux seigneurs. Ceux-ci, avec les « cartes de peuplement » attribueront des « privilèges » : ils ne feront en fait que reconnaître les droits des occupants de la terre, c’est-à-dire les habitants et leurs communautés. Mais ce sera un premier pas dans la volonté d’accaparer ces terres.

Durant le Haut Moyen Âge et une partie du Bas Moyen Âge, le pouvoir n’était pas concentré, comme on l’imagine parfois, mais très divisé entre le Roi, le comte, les seigneurs laïcs et ecclésiastiques et le pouvoir populaire. Les premiers s’efforcent d’imposer peu à peu leur domination et de percevoir des rentes au détriment des populations. La création des paroisses, à la fin du IXe siècle, sera l’occasion de mettre en place la dîme et les prémices.

La spoliation des terres communales va se faire au long des siècles sous la pression de divers éléments : l’endettement des communautés, pressurées par le Roi pour payer les frais occasionnés par les nombreuses guerres, les amènera à vendre des biens ; à partir des XVe-XVIe s., les seigneurs attribueront à certains paysans des terres selon un bail emphytéotique (de longue durée et moyennant une rente) ; ces « propriétaires » emphytéotiques auront ensuite tendance à refuser l’application des servitudes communales sur « leurs » terres et auront tendance à vouloir s’agrandir au détriment du communal.

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La monarchie elle-même recourra, de 1798 à 1855, à des « désamortissements » (desamortitzacions) successifs, dont le dernier, le « désarmortissement de Madoz », aboutira à la vente des biens communaux : pour éponger ses dettes, le royaume avait décidé la vente des biens de l’Église, puis de ceux de l’État et des communs (terres, bâtiments, moulins et autres biens). En raison de l’instabilité politique (guerre napoléonienne, guerres civiles, guerres carlistes), l’application de ces décrets prendra du temps, mais l’abrogation des lois de désamortissement, en 1924, arrivera trop tard : le mal était fait.

Le prétexte budgétaire des désamortissements coïncide avec la montée du libéralisme, qui défend la propriété individuelle et exclusive.

Ce qui restait des biens communaux sera géré par l’État, notamment les bois, que les ingénieurs forestiers s’emploieront à artificialiser pour une utilisation marchande. D’ailleurs, au XXe s., l’expansion de l’agriculture productiviste, avec importation d’engrais et de carburants, coupera le lien avec la gestion traditionnelle des biens communaux, leur diversité d’utilisations et leur esprit durable.

Une longue résistance

Pour ce qui est des conseils ouverts, ils sont peu à peu remplacés, à partir du XIIe siècle et surtout au XIVe, et à l’initiative du pouvoir central, par des conseils fermés. Ils sont d’abord composés de représentants de la communauté, qui restent très liés par les décisions de celle-ci et n’ont qu’un pouvoir d’exécutif et de porte-parole, mais s’en affranchiront peu à peu. Puis, en 1716, les décrets de « nova planta » remplacent les conseils populaires par des municipalités (« ajuntaments ») le plus souvent dirigées par des magistrats (alcalde et conseil de regidors) nommés par le représentant du Roi. Les communautés continuent à lutter pied à pied pour conserver leurs conseils ouverts. Malgré cela, ceux-ci seront de plus en plus aux mains des élites locales dont la gestion sera peu conforme aux intérêts du peuple : perception croissante d’impôts, vente des biens communaux, souvent au bénéfice des gros propriétaires locaux.

Les élites espagnoles (l’Église, l’aristocratie et la bourgeoisie) auront donc réussi, bien qu’au bout de nombreux siècles du fait de la forte résistance populaire, à s’approprier les biens communs. Le régime libéral, en place à partir du XIXe, a une vision précise de la propriété : c’est la propriété des riches. Elle entraîne la prolétarisation des paysans, qui, privés de leurs moyens de subsistance, n’ont d’autre solution que d’aller vendre leur force de travail dans les villes.

L’expérience anarcho-syndicaliste, pendant la révolution sociale de 1936-39, s’est efforcée de recréer un pouvoir populaire dans les campagnes ; mais, dit David Algarra Bascón, « avec leur vision trop urbaine, ils n’ont pas compris qu’il y avait, de la part des paysans, une demande d’une solution mixte entre la propriété familiale et le travail collectif« . Il conclut avec l’historienne Rosa Congost : la fin de la société populaire rurale traditionnelle « n’est pas le triomphe de l’individualisme sur le collectivisme mais celui d’une minorité sur une majorité« . Ce que Blai Dalmau Solé dit d’une autre façon en parlant de « révolution des riches contre les pauvres ».

Ph.C.

1) Dans « L’Entraide, un facteur de l’évolution« , pages 289 à 292 (Ed. Ecosociété 2001), Pierre Kropotkine décrit le même processus de dépossession des communautés rurales tel qu’il s’est déroulé en France.

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En savoir plus :

Le livre est en vente, à Perpignan, à la Llibreria Catalana, 7 Place Jean Payra, tél. 04 68 34 33 74, site de la Llibreria Catalana.

Site du livre

Sur le livre encore :

Coopérative Intégrale Catalane

Reconstruir el comunal

Félix Rodrigo Mora (qui a préfacé ce livre) donne, dans une vidéo (en castillan), une vision du Moyen Âge peu conforme au discours conventionnel des historiens : Voir la vidéo

Publications de Félix Rodrigo Mora : Le livre « Naturaleza, ruralidad y civilización » (2008) évoque aussi le thème des communs.


Attentats de Paris : nos morts, mais pas notre guerre

A la suite des attentats du 13 novembre, l’article ci-dessous, trouvé sur le blog « résister à l’air du temps » (Julien Salingue) peut nous aider à réagir de façon réfléchie. Il commence ainsi :

« Sarkozy vient de déclarer : «Nous sommes en guerre». Pour une fois je suis d’accord avec lui. Ils sont en guerre.

Vous êtes en guerre, vous les Sarkozy, Hollande, Valls, Cameron, Netanyahou, Obama. Vous êtes en guerre, vous et vos alliés politiques, vous et vos amis patrons de multinationales.

Et vous nous avez entraînés là-dedans, sans nous demander notre avis.

Afghanistan, Irak, Libye, Mali, Syrie… Nous n’avons pas toujours été très nombreux à protester. Nous n’avons pas suffisamment réussi à convaincre que ces expéditions militaires ne feraient qu’apporter toujours plus d’instabilité, de violences, de tragédies.

Là-bas, et ici.

Car la guerre n’a pas commencé hier soir. Et elle n’avait pas commencé en janvier lors des tueries de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher. Elle avait commencé bien avant. »

Lire la suite : Résisteràlairdutemps